Bonne journée,

Voici un extrait du livre La vingt-cinquième heure de Virgil Gheorgiu… un texte qui me fait du bien lorsque je m’affaire ici et là… il me rappelle à l’essentiel.
Je l’ai déjà envoyé à mes lecteurs mais déjà, à trois reprises, des internautes me demandent des renseignements au sujet de ce texte.
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Le paysan roumain Iohann Moritz, après mille avatars, se trouve interné comme suspect dans un camp de concentration. Il est en compagnie d’un compatriote, l’intellectuel Traian Koruga, qui a décidé de faire la grève de la faim.

–Vous voulez vraiment mourir, demanda Iohann Moritz. Vous voulez mourir de faim et de soif?
Quatre jours s’étaient écoulés depuis que Traian avait décidé de faire la grève de la faim. Il faisait chaud. Traian était étendu sur le dos à l’ombre de la tente. Marcher le fatiguait, parler le fatiguait. Rester debout et écouter un autre parler, regarder le ciel, tout le fatiguait. La présence même de sa propre personne le fatiguait.
On avait sonné pour le repas de midi. Mortiz essaya encore une fois de le convaincre.
–Voulez-vous que je vous apporte votre déjeuner? demanda-t-il.
Il tenait la gamelle de Traian à la main.
–Ce seront eux qui seront contents si vous mourez, dit-il encore. Mais c’est mal de vouloir mourir.
–Si tu veux, tu peux prendre ma ration, dit Traian. Moi je n’en ai pas besoin.
Moritz partit et revint sitôt après, la gamelle remplie de soupe. Il la mit par terre à côté de lui et tira de sa poche une cuiller qu’il nettoya de la main. Il prit sa gamelle entre les genoux. La soupe était fumante. Les narines dilatées, il en humait la vapeur.
–Pourquoi n’as-tu pas pris ma ration aussi? demanda Traian. Ce que tu manges ne te suffit pas. Cela ne peut suffire à personne d’ailleurs.
–Je ne pourrais pas manger votre ration, dit Moritz. Dieu me punirait si je le faisais. Pendant que vous, vous souffrez, comment pourrais-je manger ce qui vous revient? Ce serait mal. Je ne peux pas le faire.
Après avoir pris sa gamelle entre les genoux, Moritz leva ses yeux vers le ciel gris et lourd et resta quelques moments ainsi, regardant les nuées, les lèvres entrouvertes. Puis il se signa.
Traian suivait tous ses mouvements. Moritz trempa sa cuiller dans la soupe avec la lenteur d’un homme qui célébrerait un rite.
Il ne la remplit qu’à moitié et la porta à ses lèvres d’un geste large, sacerdotal. Un geste de communion. Après en avoir avalé le contenu, il fit une courte pause. Il tenait sa cuiller immobile entre ses doigts, comme si elle eût été encore pleine.
Ses grands yeux noirs regardaient intensément dans le lointain quelque chose qu’il était seul à voir, un endroit situé au-delà des limites de la terre et du ciel.
Moritz emplit à nouveau sa cuiller. Il ne la remplissait jamais jusqu’aux bords. Il n’avalait jamais plus qu’une demi-cuillerée de soupe, il n’en avalait jamais moins. Il la porta à ses lèvres avec la même lenteur et le même sérieux.
Iohann Mooritz mangeait comme on célèbre la messe, avec une volupté égale et mesurée. Manger était pour lui un acte sacré–l’acte de la nutrition–ramené à sa majesté originelle.
Et comme tout acte essentiel, il excluait la hâte et se déroulait avec attention et gravité. Aucune goutte de soupe ne restait sur les lèvres, ne tombait, ou n’était oubliée.
Ces gestes presque sacrés dont Iohann Moritz se servait pour manger paralysaient tout scepticisme et imposaient le silence.
Il n’y avait rien de théâtral. Rien de gratuit. Rien d’inutile. À l’heure de déjeuner, Iohann Moritz s’intégrait dans le grand rythme de la nature. Il se nourrissait comme se nourrissent les arbres, qui tirent leur sève du plus porfond de la terre. Tout son être était engagé dans l’acte qu’il accomplissait-et, sans plus rien voir de ce qui se passait autour de lui–il devenait à ce moment-là pleinement lui-même, retrouvant la nature et s’unissant intimement à elle.
Après avoir fini de manger et avoir pris avec sa cuiller les dernières gouttes de soupe au fond de sa gamelle, il demeura quelques instants immobile, contemplant le spectacle qui se déroulait devant ses yeux, spectacle qu’il était seul à voir. Puis, de ses trois doigts réunis, il se signa de nouveau.
Se retournant vers Traian, il lui dit, comme s’il était retombé sur terre après un long rêve:
–C’est un grand péché de manger la nourriture d’un autre. Puis il se mit debout et alla laver sa gamelle.
Traian demeura sur place les yeux au loin. Mais il ne voyait pas l’horizon. Il avait encore devant ses yeux l’image de Iohann Mooritz célébrant le culte de la nutrition, l’acte solennel de la nutrition, auquel lui-même venait de renoncer.
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C’est un beau texte, n’est-ce pas? Il me semble que les catastrophes des derniers temps lui donnent encore plus de sens!
Amitié,
Lysette

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