Bon matin chères lectrices et chers lecteurs,

Hier soir, je suis allée voir la magnifique pièce Le Passé antérieur… J’adore le langage coloré de Michel Tremblay et j’ai passé une très agréable soirée. J’ai retrouvé, je ne sais combien de mots, relégués aux oubliettes…
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Mots aux oubliettes

Ma tante Germaine est en visite, chez nous, depuis à peine une heure.

Je ne l’ai pas revue depuis très longtemps, mais, à peine a-t-elle franchi le seuil de notre demeure, que je retrouve en moi des moments oubliés.

J’habite l’Outaouais depuis quarante-cinq ans. Si je suis née à l’hôpital Saint-Joseph de Sudbury, toujours est-il qu’à l’âge de douze ans, j’ai dû quitter l’école Immaculée Conception et mes copines, Cécile et Normande, pour suivre mes parents.

Depuis plusieurs mois, le seul sujet de conversation était alors la grève de l’Inco.

Mon père, agent d’immeuble, s’inquiétait.

Comment vendre des maisons lorsqu’une bonne partie de la population se retrouve en crise financière?

Afin de veiller aux besoins de ses neuf enfants, il décida donc d’installer son commerce et sa famille à Ottawa. (Maman parlait de Toronto et Papa parlait de Montréal… ils ont négocié.)

Depuis mil neuf cent cinquante-huit, je vis donc dans les parages de la capitale nationale puisque, maintenant, je me retrouve à Gatineau.

– Ma tante, voulez-vous rester à dîner?

– Non non! J’ai pas faim, répond tante Germaine. En route, on a spotté une luncheonette. On est arrêté. J’ai mangé un bon steak sandwich pi j’ai bu un pop. Ça c’t’en plus de toutes les paparmannes que j’ai mangées dans le char.

Musique à mes oreilles!

Un pop! C’est bien meilleur, il me semble, qu’une ” boisson gazeuse” , expression qui sera toujours pour moi une traduction de mon expérience première avec le Pepsi-Cola, le vrai pop.

Dans ma ville natale, à cette époque (je ne sais pas si c’est encore comme ça) nous ne mangions pas des menthes et nous ne roulions point en automobile…

Dehors, on jouait au hopscotch, à la corde à danser ” Down by the Mississippi, Down by the shore , She had children three and four…” ou à la balle en chantonnant : ” Clap front, clap back, front and back, back and front, tweedle twiddle, skirstsy, bow wow, salute, jump, one-two-three, touch my knee, touch my toe, touch my heel, touch the ground, and a merry-go-round…”

Je suis encore émerveillée de cette mémoire de mots que nous avions dans une langue qui n’était pas la nôtre.

Dans la maison, nous avions un beau ” couch” , un ” sink” , un ” fridge” et un beau ” set” de chambre avec des ” end tables” .

Nous aimions aller au camp (et non au chalet), prendre des ” rides de tit-boat” et non faire des tours de bateau.

C’était le monde merveilleux de mon enfance anglicisée.

Il y a bien des lunes que je ne suis pas retournée voir le Moulin à fleur ; je songe aussi à la défunte Big Nickel Mine.

En écoutant les mots familiers de ma tante, je visite des coins de pays enfouis dans ma mémoire : Azilda, Minnow Lake, Copper Cliff, Coniston, Garson, Falconbridge…

Je n’ai pas entendu la langue maternelle de mes jeunes années, depuis que notre famille a quitté Sudbury.

Je suis émue.

Toute ma vie, j’ai lutté contre ces anglicismes qui ont soustrait du charme à mon français, qui m’ont attiré les reproches des religieuses lorsque j’étudiais au Couvent Notre-Dame d’Ottawa et qui m’ont souvent donné un affreux sentiment
d’infériorité.

Mots que j’ai envoyés aux oubliettes!

Pourtant, en ce jour de causette avec ma chère vieille tante, je connais une joie surprenante, celle de retrouver ce qui était perdu. C’est fou peut-être mais c’est ainsi.

Ce soir, afin de conserver un peu la magie de la rencontre, j’écris un texte à mes quatre sœurs.

Je leur propose de faire un voyage avec moi à la recherche de mots et de lieux disparus. Nous pourrions y aller dans ma voiture.

” Mes chères soeurs,
Ça vous tente pas de partir en voyage dans mon char?

On sait ben, c’est pas une convertible mais ben un hard top. Y faut pas quiquer là-dessus!

Ma sedan a quatre portes, des bons wipers pis la windshield est pas maganée.

J’ai pas de seat covers en plastique, mais ça fait rien. Les grosses lumières marchent ben itou, pis y’a une bonne guire, des bons taïeurs white wall à part de ça, pis pas de clutch.

Le cap des roues est en chrome, c’est pas mal swell. À prend pas trop de gaz, la tank a du bon sens, à choke pas non plus.

J’me rappelle pas si j’ai un lighter dedans parce que j’ai pu de smokes depuis longtemps, mais le dash est assez large pour mettre vos allumettes pis vos affaires dessus.

J’ai jamais eu de misère avec la pédale à gaz, ni avec le brake à pied, ni avec le tuyau d’exhaust. C’est une bonne automatique.

Quand je suis sur la roue, si y’a des problèmes, je peux tooter la horn ou la corne, comme qu’on dit. Je mène ben pis j’ai pas l’intention de bumper les autres ou de rester stoquée en quelque part.

La seule chose qui pourrait nous causer des arias, c’est si j’faisais un flat. Même à ça, j’ai une crank, pis un jack, pis deux taïeurs de spare comme j’vous l’ai dit taleur… Faut ben prendre des précautions.

Y’a deux tites vitres des deux bords. Je connais pas ce qu’y’a sous le hood mais l’engin est assez neu…

Embarquez dans ma machine. La valise est assez grande pour toutes vos bagages, le frame est solide. C’t’un bon char avec l’air conditionné.

V’nez donc, on va avoir du fun. On reviendra back quand on sera tannées… ”

Je sais que mes sœurs vont sourire, car…

Les lieux passent et portent avec eux
Des mémoires pleines de mots… (1)

(1) Despatie, Stéphane, Engoulevents, Les Écrits des Forges, Trois-Rivières, 2000, p. 7

Texte de Lysette Brochu
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Bonne journée et si vous avez la chance, ressuscitez quelques mots que vous avez enfouis dans votre mémoire…
Lysette

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