Bon matin chères lectrices et chers lecteurs,

Eh bien! je ne suis pas la seule à aimer la Provence… et voici qu’une lectrice me fait connaître Marie Gasquet.
J’aime bien ce texte sur la vérité et le mensonge… je voudrais bien découvrir cette auteure davantage.
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Marie Gasquet, écrivain provençal méconnu, évoque dans le chapitre de ce récit de souvenirs d’enfance une discussion qui eut lieu devant elle entre son père et sa mère à propos de la vérité et du mensonge. À la mère qui explique à sa fille qu’il ne faut jamais mentir, le père répond en racontant un épisode des Misérables de Victor Hugo, où une religieuse ment aux policiers, en cachant Jean Valjean traqué afin de lui permettre de revoir une dernière fois Fantine mourante. La petite Marie Gasquet qui veut en avoir le cœur net, interroge ensuite sa bonne, Nanon, qu’elle appelle aussi affectueusement Mamet (Grand-Mère).
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Je tire sur la main de Nanon.
– Qu’est-ce qu’il y a ?

Nanon penche vers moi sa bonne chère face ridée. J’avais besoin de ses yeux noirs, de son baiser qui sent la liqueur de fenouil.

– Mamet, est-il vrai qu’il faut toujours dire la vérité ?
J’allais commencer l’histoire de Fantine, mais Nanon, sûre d’elle, s’écrie :
– Dire la vérité tout le long du jour ? Garde-t’en bien, mon poulet ! On ferait battre les montagnes, si on s’amusait à dire aux gens ce que l’on sait ! Et méfie-toi : chaque fois que tu entendras quelqu’un monter sur son cou ou sur ses talons pour déclarer : “Moi qui ne mens jamais, moi qui dis toujours tout ce que je pense”, ouvre l’œil, car cent fois sur cent, ça veut dire que le quelqu’un prend ses précautions pour te filer une méchanceté. La Vérité ? Pauvre de nous, qu’est-ce qu’on ne lui fait pas dire à cette malheureuse !

– Alors, vous, vous dites aussi des menteries ? Tout le monde en dit ?
– Mais non ! Comment voudrais-tu qu’on vive tranquille si chacun mentait tout le temps ?

– Tout de même, ça doit être prévu. Y a des règles… Quand faut-il mentir, quand ne faut-il pas ?
– Commence par ne pas t’occuper de ce que les gens disent, ça n’a pas beaucoup d’importance, mais regarde bien ce qu’ils font. C’est ça, la vérité : le bien qu’on fait. Le mal, c’est le mensonge. Les mots, eux, les mots, bien heureux de les avoir pour les chansons et pour la galéjade! La vérité, c’est de ne faire tort à personne, de se mettre en quatre pour ses parents, de ne pas chiper une figue, d’être porté sur la paume de la main comme ton papa, comme ta maman.

– Maman… Nanon… quelque chose me pèse plus que tout dans cette affaire de vérité… quelque chose que je n’ai pas osé demander à maman… Hier, elle avait des lettres à écrire, Mlle Morpin a sonné. Maman, qui l’avait aperçue par la fenêtre, a vite appelé Maria et lui a dit, bien clair : “Vous expliquerez que je suis sortie. ” Maria a fait la commission à Mlle Morpin : “Madame n’est pas là. ” Je l’ai entendue. Dites, Mamet, c’était bien le contraire de la vérité avec l’intention de tromper ?

J’étais cramoisie.
– Ne te trouble pas comme ça. Y a pas plus franc que tes parents. Fie-toi à eux ! Si des fois ils disent, par bonne manière, des choses pas bien vraies, c’est quand même pas des mensonges puisque tout le monde est content ! Mlle Morpin ! Tu crois que c’était un tour à lui faire de lui dire : “Madame est là, mais elle a dit que vous vous en alliez… ”

– Alors, Mamet, qu’est-ce que la vérité ?
– Ce qu’elle est ? La main du bon Dieu dans les choses. Le vrai, c’est le cœur, ça se sent… C’est quelque chose qui tranquillise, même si des fois ça fait mal…

– C’est vilain de mentir ?… ou pas tout à fait vilain ? Je ne sais plus…
– Oui, c’est vilain ! C’est traître. Un mensonge, tiens, ça ressemble au soleil de fer-blanc que j’ai vu à Paris dans une ”semble” course de taureaux : un soleil qui vous aurait coupé en deux, si on avait touché le bord ! C’est ça, l’intention de tromper ! le semble-vrai, la rafataille du cœur, l’ordure pour se mettre à l’abri.

– Mais Gai-Savoir n’est pas en fer-blanc. Je l’ai vu, moi, je vous le dis… Vu comme je vous vois, Mamet… Et je voudrais savoir si vous croyez, vous, que j’invente ?
– Comment veux-tu que je ne croie pas ? Tu te ferais hacher pour lui ! La vérité, tu comprends, on la prouve… on souffre pour elle.

– Et vous pensez qu’il reviendra ? Il n’a plus reparu…
– Ça, mon poulet, c’est ton affaire… mais ça m’étonnerait qu’à force de l’aimer, tu ne le fasses pas revenir.

Marie Gasquet, Gai-Savoir.
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Fille du poète provençal Marius Girard, rayonnante de beauté et de culture, Marie Gasquet (1872-1960) fut désignée reine du Félibrige en 1892. Directrice de collection chez Flammarion à Paris, elle fut aussi une romancière appréciée. Le plus célèbre de ses romans est sans doute Une enfance provençale. Ayant mené une existence brillante dans les milieux littéraires français, conférencière passionnante, ses romans sont actuellement redécouverts par les jeunes générations.

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