Bonjour à vous tous et toutes,

Je ne sais pas si mes ami.e.s de la France vont comprendre tous ces mots de mon enfance… Vous me le direz chères lectrices, chers lecteurs, n’est-ce pas?

Lorsqu’arrive le temps des fêtes, je suis portée à penser davantage à mes parents, disparus aujourd’hui, et certains souvenirs me reviennent. En voici un…
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La faim dans l’char

Souvent le dimanche, et surtout lorsque la pluie tombait, ma mère regardait mon père et d’un ton assez mielleux, elle l’enjôlait :

– Viens René! C’est plate! Il mouille à scieau. On va amener les p’tits faire un tour de char, ça va leur faire du bien, pis toé, t’auras pas à les guetter pendant que j’fais l’dîner parce qu’on va arrêter au Snack bar.

Peut-être qu’une telle activité peut sembler plaisante, reposante même, mais lorsqu’il y a neuf petits, et que l’aînée a douze ans, c’est toute une aventure.

Nous montions six à l’arrière de la grosse Buick ‘58 et mes parents en logeaient deux à l’avant, entre eux. Ma mère assoyait le bébé Louise sur ses genoux.

Souvent, mon père prenait pitié de notre chien Prince et, à la toute dernière minute, le faisait monter.

En riant, papa lançait un ” À bord, on part! “ et nous filions, boulevard Lasalle, en route vers le Paris Booth, un casse-croûte à quelques kilomètres de notre chez-nous.

À l’époque, il n’était pas question de ceintures de sécurité ou de sièges d’auto. Nous étions rangés l’un contre l’autre et, inévitablement, la chicane commençait.

– Môman, Claude arrête pas de chanter pis Réal me pousse tout l’temps.

– C’est pas vrai! C’est elle qui prend toute la place pis elle m’a donné un coup!

– Arrête de dire ça! C’est toé qui as commencé.

Ma mère se retournait, nous faisait les gros yeux et elle nous avertissait :

– Si vous arrêtez pas de chialer, ou d’nous bâdrer avec des niaiseries, on va retourner chez nous, j’vous en passe un papier. Modérez vos transports pis calmez-vous.

Prince jappait une fois ou deux et s’il avait pu parler, je crois qu’il aurait dit :

– Taisez-vous, écoutez votre mère parce que moé, j’veux continuer la balade.

Il faisait chaud, sœur Gaëtane ouvrait la fenêtre. Frère Guy se faisait donc mouiller, alors, il décidait de la fermer.

Un des garçons ouvrait la radio, l’autre changeait le poste, les essuie-glace tapaient la mesure. Mon père s’allumait une cigarette Sweet Caporal, le bébé hurlait parce qu’il perçait des dents…

Enfin, nous arrivions à destination.

Après avoir stationné, Papa faisait semblant de prendre les commandes, car il devinait l’impossible tâche, mais, en même temps, il voulait bien nous faire plaisir.

– Avez-vous faim les p’tits? Qu’est-ce que vous voulez?

– Moé, j’veux un hot dog et pis des french fry.

– Moé itou ! Mais pas d’moutarde. Un milkshake aussi…

– Pas moé. J’veux un hamburger avec du ketchup.

– J’veux just’une orangeade.

– Y’a-tu des sandwichs au baloné ou des westerns?

Mon père nous rappelait qu’il fallait attendre notre tour, mais le dicton dit bien ” ventre affamé n’a pas d’oreilles “.

Devant les enseignes de néon tout illuminées, nous avions les yeux plus grands que la panse.

Tout à coup, comme s’il avait compris tous nos souhaits, papa nous laissait là, et il se rendait passer la commande au comptoir.

Après quelques minutes, ma mère m’envoyait toujours le rejoindre, j’étais chargée d’un message :

– Môman dit de pas oublier le crème soda rouge pis elle veut que tu leur dises de bien faire cuire les saucisses.

Fière de moi, je retournais l’attendre, à l’abri, sans jamais penser qu’il aurait peut-être besoin d’aide pour transporter les casseaux de frites ou les colas.

Papa revenait, les cheveux et le visage tout trempés, les bras chargés de cornets, de boissons gazeuses, et d’une boîte en carton remplie de surprises .

Il en achetait toujours trop, car je crois qu’il avait peur d’avoir à y retourner.

De toute façon, en compagnie de ce généreux papa, c’était toujours l’abondance.

Il distribuait ses achats en essayant de nous habituer à quelques mots inusités que nous trouvions très drôles :

– Un chien-chaud pour Colette, une bière d’épinette pour Marc, un maïs soufflé pour Lynne…

Mon père venait de Ste-Herménégilde des Cantons de l’Est, au Québec, et il était fier de ses origines.

Il s’attristait de nous voir parler le “franglais” et, lorsqu’il en avait l’occasion, il nous faisait un sermon sur la beauté de notre langue ou, encore, il cherchait à perfectionner notre vocabulaire.

– Pôpa, t’as oublié la relish sur mon “chien chaud “.

– Moé j’aime pas ça du gravy sur mes ” patates frites “. Pôpa, c’est pas ça que j’avais d’mandé!

– Vite, ça presse! Y’a une toilette icitte?

Parfois j’observais mes parents qui hochaient la tête, se faisaient un clin d’oeil ou qui s’esclaffaient.

Je ne comprenais pas pourquoi ils avaient ces folles envies de rire. Aujourd’hui, je comprends mieux. Pauvres parents!

Leur tour de “char” était devenu cauchemar et, dans une belle complicité, ils prévoyaient déjà leur retour à la maison.

Ma mère, en soupirant un peu, murmurait :

– J’pense qu’on devrait retourner à la maison. Il va falloir laver les sièges pis l’chien a l’air d’avoir envie d’pipi. Qu’est-ce que t’en penses René? Es-tu assez r’posé?

Je ne savais pas ce qu’il voulait dire lorsque, parfois, il répondait, d’un air moqueur :

– Il faut pas être fou pour faire un tour de char avec neuf enfants pis un chien, hein Simone? Mais ça aide!

Lysette Brochu
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Passez une bonne journée et n’oubliez pas de rire…

Lysette
(Voir mes chroniques du jour… cliquez sur les liens, ici, plus bas.)

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