Bon dimanche chères lectrices et chers lecteurs,

Un jour, Pierre Cantin, m’a envoyé deux textes en me disant ceci :
Petits exemples de ce qui pourrait avoir suscité mon “idolatrie” à l’endroit de l’admirable docteur Jacques Ferron : deux petits textes qui illustrent bien l’humanisme du bonhomme, véritable Voltaire québécois (dans son aspect le meilleur…) et la virtuosité de sa plume qui n’a pas d’équivalent dans nos lettres…
Voici un de ces textes.
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Une sale affaire

Elle est survenue le 10 février dernier. À Marieville, une demoiselle de quatre-vingts ans, surnommée la Virginie du ruisseau Saint-Louis, vivait seule avec quelques bêtes sur un petit domaine. Cela n’avait rien d’inopiné; elle vivait ainsi depuis un quart de siècle.

Sa demeure, une masure, était assez mal entretenue et pour cause, à quatre-vingts ans, on ne saurait discerner toutes les poussières. D’ailleurs ses compagnons, les chiens, les chats, les cochons et les rats qu’elle hébergeait, n’aidaient en rien au ménage.

La masure était même sordide, arche pitoyable qui, d’une année à l’autre, annonçait mieux sa destination. Mais pouvait-on empêcher cette vieille de finir à sa guise? Au nom de quelle hygiène la forcer à rompre avec un mode de vie, qui, sans être conventionnel, voire convenable, lui avait été propice? Au nom de quel droit l’arracher à son domicile? Il eût fallu son consentement, elle le refusait.

Alors on l’emmena de force à l’hospice. Elle ne voulut pas y rester; on la ligota sur un lit. Et pendant que, l’écume à la bouche, elle se débattait, la pauvre malheureuse, une religieuse lui disait avec bonté:

— Voyons, mademoiselle Tringle, calmez-vous, nous allons prendre bien soin de vous!

Le même jour, 10 février, une autre demoiselle, celle-là dans la soixantaine, me mande auprès de sa cadette, idiote, qu’une descente de matrice incommode. Ces deux sœurs habitent une maisonnette de banlieue, remplie de volières, où le moindre rayon de soleil éveille des cris d’oiseaux.

— À qui les beaux serins?

— À Irma, de répondre fièrement l’idiote.

Le soir, après le tracas de la journée, les deux vieilles filles ont l’habitude de libérer leurs favoris dans la cuisine, un mâle et sa femelle, et de se régaler de leurs ébats. Les oiseaux se pourchassent au-dessus de leurs têtes, ne s’accordant aucun repos.

Parfois, cependant, la serine se laisse choir sur le plancher; le serin alors, qui ne l’a pas vue se poser, inquiet, de la rechercher partout dans l’air; et lorsqu’elle daigne reparaître, tout à la joie de la retrouver, il bat des ailes sur place.

— Comme le Paraclet de l’Histoire sainte, dit l’aînée, qui a longtemps été maîtresse d’école.

Pour traiter l’incommodité de sa sœur, je propose l’intervention d’un chirurgien. Elle s’objecte, prétendant qu’un séjour à l’hôpital, loin de ses oiseaux, troublerait celle-ci. J’en conviens. De moi seul en aurais-je convenu? Pas le moins du monde.

Les demi-folles, les idiotes, les vieillards enfantins n’ont pas toujours, hélas!, une sœur aînée comme celle-là pour les protéger contre nos entreprises; ils ne tiennent au monde que par une bagatelle; ils vivent pour un chat, pour un serin, pour un vieux tourne-disque, merveille à laquelle notre santé ne nous rend guère sensibles.

— Chaque matin je voudrais mourir, j’ai bien mérité de me reposer, me disait un vieux Gaspésien, mais j’entends alors le bruit que font mes poules en s’éveillant; elles ont faim, elles ont soif; qui leur apporterait le grain et l’eau si je ne me levais pas?

Ainsi parvenait-il d’un jour à l’autre à ne pas mourir. D’ailleurs, il n’en éprouvait aucun regret: debout, la vie lui semblait belle.

La Virginie du ruisseau Saint-Louis avait sans doute une semblable raison pour ajouter des jours à ses quatre-vingts ans de misère; elle devait posséder dans sa masure une bagatelle-talisman, le trésor que les gens de Marieville ont recherché en vain parmi ses immondices.

Lorsqu’ils se sont présentés, ces braves gens, pour la violenter et l’emmener, ligotée sur un lit d’hospice, avant d’exercer leur charité, il leur fallut affronter les chiens qui la défendaient et les abattre.

On rapporte que l’un d’eux, transpercé de dix balles, continuait à combattre. Les privations, dit-on, l’avaient rendu intuable. Voire! On prétendit aussi qu’il était enragé. S’il l’eût été vraiment, il eût mangé la vieille. Or il n’était enragé que pour la défendre. Qui donc était-il alors, ce chien criblé de balles, ce chien intuable, cet animal prodigieux, sinon le chien d’une justice bafouée?

Jacques Ferron, IMP, vol. VI, no 9, 16 mars 1954, p. 15.
………………………………………………..

Merci à Pierre Cantin.

J’en profite pour vous suggérer une cassette vidéo que j’ai fait venir de l’ONF, intitulée Le cabinet du Docteur Ferron, réalisée par Jean-Daniel Lafond. C’est un documentaire biographique important pour tous ceux et toutes celles qui désirent mieux connaître ce grand écrivain.
Attention, vous allez peut-être devenir des passionnés de la littérature ferronienne, même vouloir devenir membre de L’Association des amis de Jacques Ferron.

Lysette

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