Bonjour chères lectrices et chers lecteurs,

Ce matin, je vais partager une histoire avec vous… en espérant que vous aurez assez d’intérêt pour vous rendre au bout.
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Chanson sibylline

La première fois que je l’ai rencontré, c’était en mil neuf cent soixante-dix. J’ai encore présent en moi ce jour d’été, ce jour d’émoi, il y a déjà si longtemps… c’était hier, c’était jadis.

Ma tante Carmen, en lune de miel, arrivait chez nous, à Sudbury, de Québec, avec cet homme, grand et sec, un jeune industriel de vingt-quatre ans.

J’avais quatorze ans. À cet âge, comme les histoires d’amour nous impressionnent ! Il était beau, elle était belle, et moi, très folichonne. Oh, l’engouement !

Il jouait du piano comme le grand Liberace et il chantait comme mon idole d’adolescence, Michel Louvain. À tour de rôle, mes frères, mes sœurs, mon père et ma mère lui demandaient d’interpréter Le petit bonheur de Leclerc, La bohême d’Aznavour ou des val-de-ri, val-de-ra. Timidement, je réclamais : « Un certain sourire, s’il vous plaît. »

Sans m’entende, il fermait les yeux, il versait des larmes, il chantait comme en prière :
J’ai prié la Madone
Je la prierai toujours
Afin qu’elle me pardonne
Mon péché de l’amour.

Sa voix nous charmait, nous séduisait. Cher Laurent à l’âme sensible. Laurent, impénétrable mystère.

Souvent, j’ai pensé à lui au fil du temps. De Québec, ma tante nous envoyait des cartes, des lettres, nous tenait au courant des événements.

Nous venons d’acheter une maison… Quelle joie ! Nous attendons un poupon… Laurent est très fatigué, il doit travailler si fort…

Plus tard :
Nous avons eu un beau garçon… Il s’appellera Martin ou Théodore… C’est notre joie, notre trésor.
J’ai si hâte de vous voir… Ici, c’est la neige, le gel… Le soir, Laurent n’est jamais là ! À vrai dire… j’ai le cafard.

Encore plus tard :
Mon enfant commence déjà l’école… Pouvez-vous le croire ?… Martin a perdu sa première dent…
La semaine dernière, il a souffert de la rougeole.

Bientôt ce couple, que je m’imaginais toujours en lune de miel, fêterait son septième anniversaire. Sept ans déjà ! Anniversaire de cuivre ! Mariage devenu couleur vert-de-gris.

À mes vingt et un ans, je planifiais un voyage. Je rêvais de me rendre chez ma tante, peut-être en mars, aux vacances d’hiver de l’université. Nous ne voyions pas assez souvent la famille.
Je lui écris donc… pas de réponse… j’attends…

Quelques semaines passent. Un soir de février, une tempête fait rage. Je reste au chaud, bien emmitouflée, près d’un bon feu de foyer. Je lis tranquillement Le Grand Meaulnes d’Alain-Fournier et, malgré moi, les mots s’embrouillent sur la page. Je dors presque… je m’abandonne, lorsque soudain, le téléphone sonne.

Je me prends, instantanément, d’une tendre pitié pour cette femme à l’autre bout du fil, cette folle si angoissée… Ma tante crie, elle pleure, elle balbutie : Laurent est parti !
Depuis douze jours, la famille est sans nouvelles, la police le cherche un peu partout. Comme un disque brisé, elle répète :
— Vous n’auriez pas vu mon Laurent ? Si jamais il vous appelle…

Évidemment, nous commérons malicieusement…
Il devrait avoir honte de déserter sa femme et son enfant. Il a pris la poudre d’escampette, avec une autre femme assurément. Il doit être parti dans une secte… c’est le genre. Il va revenir. Il fait une fugue, c’est tout. Peut-être qu’il est en phase maniaque… C’est un bipolaire, un schizophrène… C’est sa crise de trente ans ! Le démon du midi se manifeste peut-être déjà. C’est un irresponsable. Ô scandale !

Parfois, nous nous inquiétons…
Il fait si froid. On va sûrement le retrouver mort gelé au printemps. Peut-être qu’il s’est suicidé, il était certainement en dépression, il travaillait trop. Et si on l’avait enlevé… Les ravisseurs l’ont peut-être abandonné dans une vieille grange. Des fous, il y en a partout. Ou pire ! Vous savez bien qu’on l’a tué. Il s’était endetté. Il devait probablement beaucoup d’argent à un vendeur de drogues. Oui, c’est ça ! Il se droguait. Non ! Il souffre peut-être d’amnésie ! De folie ! Qui sait encore si…

Seule une telle tragédie peut développer autant l’imagination ! Effroyable ce que peuvent penser des honnêtes gens en grande détresse.

Tante Carmen, elle, se rend à Vancouver ! Monsieur un tel jure qu’il ne ment pas ! Il a vu Laurent là-bas, dans un restaurant.

Plus tard, hors d’elle-même, elle accourt lorsqu’une femme l’appelle et dit l’avoir reconnu à l’urgence de l’Hôpital Général à Ottawa. Elle dépense sa fortune à publier des photos de Laurent dans les journaux. C’est toujours le silence. Elle promet des récompenses, fait imprimer des dépliants. Elle organise un pèlerinage à Lourdes, elle consulte des voyantes, elle embauche des détectives, elle s’achète même une planche d’Ouija.

Les déceptions s’accumulent. Après le choc, la peine, la colère, vient la résignation. Il faut bien continuer… s’accrocher. Et filent les jours, les pages des calendriers, les années.

Trente ans plus tard, Martin, le fils du fuyard, rencontre enfin la femme de sa vie. Plus personne n’y croyait. Il n’est plus très jeune, ce Martin orphelin de père… il a trente-sept ans. Ah certes ! Il a connu quelques demoiselles, mais il n’a su s’attacher à aucune. Maintenant, c’est différent. Il jubile. Il veut une grosse noce, un grand rassemblement, il veut partager son bonheur avec le monde entier. Il aime tant sa Marie-Claire.

Moi ? J’ai vieilli. Hélas ! Je n’ai pas souvent rencontré ce cousin éloigné… mais je me réjouis d’être invitée. J’irai nocer à Québec !

C’est incroyable la joie de retrouver toute ma parenté en cette saison première du nouveau millénaire ! Oncle Marcel, tante Flora, cousin Jean-Paul, cousine Lilianne… Et les mariés sont si heureux, si radieux. Je me promène d’une table à l’autre. Je me sens réconciliée avec des pans entiers de ma vie.

À un moment de la soirée, j’aperçois un homme qui titube un peu. Il a bu trop de vin. Je l’aide à sortir… il veut prendre l’air. Nous causons. Il se présente. Surprise ! C’est le frère unique de Laurent. Il me dit son nom. Je ne l’ai jamais rencontré auparavant. Il se nomme Michel. Bien entendu, curieuse comme je le suis, sans trop tarder et sans trop d’espoir tout de même, je l’interroge.

— Vous n’avez jamais entendu parler de Laurent ? Vous ne savez toujours pas quel a été son sort ?
Ivre… très ivre… Michel sanglote et il parle. OUI ! Il parle !
— Laurent est itinérant dans les rues de Montréal. Il ne s’est jamais guéri de lui-même, vous savez.
— Que voulez-vous dire ?

Je suis absolument sidérée par ces propos inattendus.
— Laurent est gai, Madame ! Vous ne l’aviez pas deviné ? Il n’a pas su avouer son homosexualité à Carmen, alors il a déserté le foyer. Il ne réussissait pas à tuer son attirance pour les hommes. Enfin, il est parti avec son amant, avec Julien.

Je reste là, silencieuse. Je ne veux pas effaroucher cet ivrogne bavard. Michel continue :
— Il a connu des heures difficiles, le pauvre Laurent. D’abord, il a changé son apparence et son nom. Il s’est trouvé un emploi dans un minable piano-bar. Mon frère a toujours eu l’âme torturée. Et puis, il y a dix ans, Laurent a contracté le VIH. En apprenant ce qui rendait mon frère si malade, Julien, son amant, l’a quitté. À ce moment, les conjoints étaient souvent pris de panique. Ensuite… Laurent a connu une dépression nerveuse, la perte de son emploi, la perte de son logement, la perte de son moi, la misère, quoi…

J’ose poser encore une question.
— Le voyez-vous encore ?
— Oui, à l’occasion. Il vient chez nous pianoter… il refuse mon aide… il ne veut plus vivre. Chaque fois, il me supplie de ne pas dévoiler son secret. Il a encore si honte et il veut protéger son fils…

L’homme pleure en hoquetant.
— Je ne vous connais pas, Madame, mais j’ai besoin de parler avec quelqu’un. Ce que je viens de vous dire, je le porte en moi depuis trop longtemps. Vous ne trahirez pas mes confidences ? Vous me le promettez ?

En moi se bousculent tant d’émotions. Comment Laurent a-t-il pu se juger si sévèrement ? Pourquoi n’a-t-il tout simplement pas dit sa vérité ? Quelle ignorance ! Ou bien quelle peur ! Et ce Michel qui savait tout… pourquoi n’a-t-il pas dévoilé le secret ? Une disparition sans explication, c’est cruel. Ne pas savoir est cent fois pire ! Après tant d’années, il faut bien être ivre mort et sous l’effet d’émotions fortes pour s’ouvrir le cœur en confession. Faut-il déterrer cette vieille histoire ?

Sans rien comprendre à ma promesse, je rassure ce Michel tant chagriné. Enfin je sais la fin de l’histoire. La tragique histoire de ce Laurent disparu. Peut-être qu’un jour je raconterai tout, mais pas tout de suite…

Ce soir-là, dans mes rêves, j’ai vu Laurent. J’écoutais un mendiant de miracles, un pauvre gueux, un nécessiteux de la rue, chanter à tue-tête… et lorsque je me penchai pour lui donner quelques dollars, c’est le visage de mon oncle malheureux qui se leva vers moi. Comme s’il était un parfait étranger, je fis semblant de rien et, en m’éloignant, je l’entendis recommencer la même chanson…
J’ai prié la Madone
Je la prierai toujours
Afin qu’elle me pardonne
Mon péché de l’amour.

Lysette Brochu, Revue littéraire “Virages”, no. 24, hiver 2004.
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Je vous souhaite de vous accepter tel ou telle que vous êtes,
Lysette

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