Un Noël en prison

On a assisté à une messe de Noël prononcée pour les détenus du centre pénitentiaire de Poitiers-Vivonne.
Par Emmanuel Denise et Léo Aupetit
Le centre pénitentiaire de Poitiers-Vivonne est d’une propreté presque éclatante. Ouvert en 2009, brûlé en 2016 par une mutinerie, rénové et rouvert en 2018, il affiche des conditions de vie presque heureuses pour ses 999 occupants : 716 détenus et 283 personnels pénitentiaires. En centre de détention – établissement qui accueille les longues peines – les prisonniers sont logés dans des cellules individuelles. C’est presque un luxe par rapport à certaines prisons où les prisonniers doivent partager, à quatre et avec des rats, le même espace.
Quelques minutes avant la messe de Noël, qui se déroule dans un gymnase improvisé en église de fortune, les détenus arrivent au compte-gouttes. En passant, ils serrent les mains de tout le monde, notamment celle de Daniel Javillon, le chef adjoint de la détention. Ils hochent la tête et sourient en disant : « Salut chef ! ». Puis chacun s’assied où il le souhaite sur la centaine de chaises en plastique, en attendant l’archevêque de Poitiers qui doit célébrer le culte. Un peu avant le début de la cérémonie, une dizaine de détenues arrivent du quartier des femmes. L’un des prisonniers se lève et fanfaronne en interpellant ses codétenus : « Oh les gars, on se lève là, on fait de la place pour les filles ». L’une d’elles rejoint aux premiers rangs un prisonnier avec qui elle est en couple.
Une table sert d’autel. Elle est située juste devant une petite crèche fabriquée avec du carton par les femmes du centre. Sur l’enfant Jésus, elles ont peint un grand sourire. Dans le fond de la pièce, quelques tables attendent avec du chocolat et des jus de fruit.
Pour participer à la messe de Noël, les détenus ont dû s’inscrire sur une liste établie par l’aumônerie de la prison. L’administration pénitentiaire a ensuite fait le tri pour vérifier qu’il n’y ait pas d’incompatibilité et que tout le monde se tienne bien. Pour encadrer la centaine de prisonniers, trois ou quatre surveillants ont pris place dans le fond du gymnase. Tout le monde leur serre la main. Au début de l’office, l’aumônier principal – que tout le monde appelle simplement Bruno, et qui semble jouir d’une grande popularité auprès des détenus – rappelle qu’il pense à tous ceux qui se sont inscrits sur la liste et qui n’ont pas pu venir, notamment les détenus placés en quartier d’isolement.
Comme à l’école, les mauvais élèves ont préféré les chaises du fond. Au dernier rang, un détenu nous interpelle :
– Excusez-moi, ça dure combien de temps, là ?
– Deux heures.
– Ah ouais, c’est cool ! Ça veut dire qu’on est là toute la matinée. Sinon, je suis dans ma cellule ou à l’école. Ou en promenade. Mais bon, la promenade, quand t’as fait sept ou huit prisons, tu connais, c’est toujours la même chose, tu tournes en rond, et c’est tout. Là, c’est bien, ça nous sort, ça fait prendre l’air.
Au cours de la cérémonie religieuse, contrairement aux autres prisonniers qui assistent à la messe, les quatre détenus du fond ne communieront pas, ne réciteront pas le Credo ou le Notre Père, mais ils feront de grandes accolades à tout le monde au moment du geste de paix, juste avant la communion. « Oui, j’ai vu. Je pense qu’il y a des gens qui ne sont pas chrétiens, il y a des gens d’autres religions, explique l’archevêque de Poitiers, Monseigneur Pascal Wintzer. Peut-être qu’ils viennent parce que c’est un temps de prière, c’est une manière pour eux de se recueillir »
La messe est dirigée par l’archevêque. Pour Karine Lagier, c’est un grand honneur et pour Pascal Wintzer c’est la moindre des choses. Dans son sermon, il parle de liberté – celle des corps, que les prisonniers n’ont pas, et celle de l’esprit, qu’ils peuvent trouver – et de la société de consommation :
« Il y a comme une liste de ce qu’il faut avoir à Noël. Il ne faut manquer de rien. Il faut avoir les meilleurs produits du monde à manger. Il faut se faire des cadeaux de plus en plus cher. Il y a quelques années, les anciens nous dise qu’à Noël, on offrait une orange, parce que c’était un fruit exotique. Il paraît que cette année, le cadeau le plus important, c’est l’enceinte connectée. Qui peut se l’offrir ? Pas beaucoup d’entre nous. On est en permanence obsédé par ce qui nous manque. On voit ce qui nous manque et on ne voit pas ce qu’on a. Or, on a des choses »
Pourtant, à Poitiers-Vivonne, les détenus n’ont pas grand-chose pour Noël.
« Il y a deux catégories de personnes, explique Karine Lagier. Il y a ceux qui ont de la famille : ceux-là ne sont pas complètement isolés, même si la période de Noël est toujours compliquée. Et puis, il y a les autres, ceux qui n’ont plus du tout de famille. Ils sont particulièrement vulnérables : pour dire les choses, il y a des risques de suicide »
Pour ceux-là, qui sont sans aucune ressource, une association envoie des colis pour les fêtes. À l’intérieur, il y a un calendrier, une carte de vœux, trois enveloppes timbrées, un sachet de chocolat, un stylo et trois feuilles de papier blanc. À Poitiers-Vivonne, sur 716 détenus, environ 400 reçoivent ce colis. Pour tenter de les aider à passer les fêtes, l’administration pénitentiaire multiplie les ateliers et les activités, notamment des concerts ou du théâtre.
« Pour vous situer un peu l’état de détresse, poursuit la cheffe d’établissement, l’année dernière, dans l’unité médicale, après un atelier cuisine, l’un des détenus a dit à l’équipe : “C’est le plus beau Noël que j’ai eu de ma vie”. Ça en dit long sur la vie de cette personne avant son incarcération »
« La messe de noël leur permet de faire comme dehors, comme dans la vie normale, de maintenir un lien avec la réalité »
Pour les détenus qui ont encore une famille, la période n’est pas forcément moins difficile. À partir du mois de décembre, les proches peuvent faire parvenir un colis exceptionnel de cinq kilos, qui peut, entre autres, contenir des denrées alimentaires. Les détenus, s’ils ont un peu d’argent, peuvent sélectionner des jouets dans un catalogue pour les envoyer à leurs enfants.
Élodie et Jonathan sont incarcérés depuis six et sept ans, et pour encore « au moins deux ou trois ans ». À l’extérieur, ils étaient tous les deux déjà croyants et pratiquants. La messe de noël leur permet de « faire comme dehors », « comme dans la vie normale », de maintenir un « lien avec la réalité ».
Pour eux, comme pour tous les détenus interrogés, la période de noël est un moment difficile à passer : « Le plus dur, c’est de ne pas voir ses enfants : ce n’est pas seulement notre souffrance à nous, eux aussi, ils souffrent de ce manque »
Tous les détenus interrogés parlent de leurs enfants, de la difficulté qu’ils ont à passer noël loin d’eux. Bernard a un fils de huit ans. Il est incarcéré depuis trois ans et demi et pourra sortir, en conditionnelle, d’ici un an et demi environ :
« C’est mon quatrième noël en détention. C’est très dur. Quand je suis entré, mon fils avait cinq ans, je ne le vois pas grandir. Je le vois 45 minutes par mois, ce n’est pas beaucoup. On ne fait pas d’enfants pour les voir 45 minutes par mois »
Franck, lui, encore incarcéré pour plusieurs années, a envoyé de l’argent à son ex-femme, pour qu’elle puisse acheter un cadeau à leur fille de huit ans.
« Nous avons une pensée pour Guillaume qui va nous quitter : son jugement a eu lieu, il a été acquitté »
Pendant la messe, les détenus font circuler des intentions de prières. La plupart sont dirigées vers les familles, vers les gens malades, vers ceux qui sont seuls, mais aussi « pour que l’Esprit Sain descendent sur les juges et éclaircisse leur jugement »
Une prière qui ne surprend pas l’archevêque :
« Comme je suis croyant, je pense que Dieu peut éclairer chacun dans ses choix. Je pense qu’il y a des juges qui sont croyants et qui demandent à Dieu de les aider. Ce n’est pas magique, ce n’est pas Dieu qui va juger à leur place, mais quelqu’un qui est croyant veut que la foi éclaire son existence, son jugement »
En tout cas, prière entendue ou pas, l’aumônier termine la messe par une bonne nouvelle : « Nous avons une pensée pour Guillaume qui va nous quitter : son jugement a eu lieu, il a été acquitté ». Il ne précise pas si les juges ont eu une épiphanie. Les détenus applaudissent quand même.
Après la messe, plusieurs détenus viennent discuter. Si tous, ou presque, étaient croyants avant leur incarcération, ils sont souvent devenus beaucoup plus pratiquants au cours de leur incarcération. Bernard explique :
« Ici, on ne peut pas dialoguer. Moi, mon seul dialogue, c’est Dieu, c’est ma prière le soir, le matin, les rendez-vous avec les prêtres qui viennent parfois me voir. Personnellement, ça m’aide énormément ».
Jonathan, qui pratiquait « occasionnellement » avant d’être incarcéré, s’est également rapproché de la religion : « On a le temps de lire les livres et de les apprécier à leur juste valeur. On a le temps de penser beaucoup »
Tous parlent également de l’aumônerie, très présente à Poitiers-Vivonne, qui semble jouer un rôle social très important. « Ici, on a de la chance, ce n’est pas comme ça dans toutes les prisons », explique Bernard.
« Il y a certaines prisons où ils n’ont rien, ils ne peuvent pas pratiquer leur religion. Ici, c’est bien, on arrive même à organiser des rencontres avec les Protestants et les Musulmans. Entre toutes les religions, il y a un dialogue. C’est bien. C’est vraiment convivial. Ces moments-là nous font oublier les murs »
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Noël en prison

Mojtaba fait partie des 193 chrétiens iraniens arrêtés ou emprisonnés en 2016 en raison de leur croyance. Il témoigne :
J’ai grandi dans une maison pleine de violence. Mon frère drogué influençait toute l’ambiance. Lorsqu’il est devenu chrétien, toute l’atmosphère a changé. Je suis également devenu chrétien grâce à lui. C’est comme si la lumière brillait dans notre maison. Jésus a rempli la maison de joie et de paix. J’étais quelqu’un de différent. Jésus vivait dans mon cœur. « C’était Noël ! »
J’ai passé 3 ans en prison, j’ai donc célébré Noël à trois reprises en prison. Noël a toujours été une fête que je célèbre d’une façon intérieure. Donc je pouvais célébrer la fête comme d’habitude. J’avais ce sentiment de libération et de joie en moi.
Quel contraste avec la situation en prison. J’étais dans une cellule remplie de monde avec de terribles criminels. Il y avait les interrogatoires, l’incertitude quant à ce qui allait arriver. J’étais joyeux intérieurement, mais la situation dans laquelle je me trouvais était profondément triste.
Pendant mon emprisonnement, j’ai compris Marie, la mère de Jésus. Elle a dû ressentir l’amour de Jésus comme aucune autre personne, mais aussi la douleur qui résulte du choix de le suivre.
J’ai compris en prison ce que la foi peut coûter, le contraste entre la joie et la tristesse. La Bible en parle. La persécution nous rapproche de notre Seigneur Jésus. Il est venu sur terre et il habite dans notre cœur.
Noël n’est pas seulement la naissance de Jésus. Pour moi, cela représente la venue de Jésus dans mon cœur et dans ma maison.
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Dieu parle en prison

Qui d’entre nous peut garantir qu’il n’ira jamais en prison ? Il y a en fait de multiples occasions d’aller faire un séjour derrière les barreaux.
Il est vrai que l’explication est le plus souvent assez évidente : on est né du mauvais côté de la société, et on s’est laissé aller à de mauvaises fréquentations et à de mauvais choix. Le cycle de la dégringolade a commencé…
Mais l’explication peut être aussi une fausse accusation répandue contre vous, un délit involontaire, un accident de la circulation dont vous êtes responsable… ou un « pétage de plombs », un accident psychologique, par exemple. Une vie jusqu’ici honnête ne garantit à personne qu’il ne connaîtra jamais cette infamante case prison.
Les clichés sur la prison et les prisonniers sont nombreux. Les différentes contributions de ce livre conduiront certainement le lecteur à adopter une vision plus juste de cet univers très divers mais toujours très difficile à endurer.
Nous avons voulu aussi, et avant tout, montrer que Dieu était particulièrement présent dans cet endroit où on ne l’imagine généralement pas. Il y transforme radicalement des cœurs, donne une vie nouvelle, rend espoir à celui qui est désespéré.
Vous trouverez dans les pages qui suivent des paroles de prisonniers, certaines sous forme d’interview, d’autres de témoignages et de réflexions, ou encore d’extraits de courrier. Ce qu’ils ont à nous dire est souvent poignant, sans concession.  Tant pis, ou plutôt tant mieux, si nous pouvons nous sentir dérangés à certains moments.
Nous avons souhaité aussi un regard extérieur en donnant la parole à deux aumôniers de prison. Avec des centaines d’autres, souvent anonymes, ils consacrent une partie importante de leur semaine à rendre visite aux prisonniers. C’est la société tout entière qui devrait leur être reconnaissante pour leur travail, souvent ingrat. Celui-ci porte des fruits dont nous bénéficions tous, en quelques sorte.
Oui, Dieu parle en prison. Et peut-être même plus que partout ailleurs dans notre société. Il est bon de le savoir et utile de le faire savoir.
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Noël en prison

Jeannie Persoz
Noël est le moment qui suscite le plus d’émotion en prison, à la fois pour les prisonniers et pour ceux qui les visitent à cette occasion. Jeannie Persoz raconte l’expérience qui l’a conduite à devenir visiteuse de prison.
Noël en prison : « Le 25 décembre, c’est le jour le pire en prison, surtout chez les femmes », m’a dit un surveillant. Un aumônier, lui, m’a dit : « Noël en prison, c’est très dur. Noël, c’est la fête de la famille. Les détenus sont loin de leurs proches, de leurs enfants. Pâques, c’est plus facile ; c’est le printemps, la renaissance, la conversion, l’espérance »
Nous sommes quelques membres des paroisses réformées voisines de Fresnes à participer aux célébrations de Noël organisées par les aumôniers protestants, à la Maison d’Arrêt des Femmes (MAF) et à la Maison d’Arrêt des Hommes (MAH).
Nous sommes accompagnés par une chorale évangélique de Montreuil, qui chante des gospels et qui est très appréciée des détenus.
C’est une occasion pour nous de pénétrer dans la détention, de subir les contrôles, de franchir les grilles, d’entendre le cliquetis des clés, de voir les surveillants ouvrir les portes des cellules. Nous sommes convoqués plus d’une heure avant la célébration, tellement l’entrée d’une trentaine de personnes, en outre avec des instruments de musique, prend de temps !
30 à 40 détenues chez les femmes (elles sont 90 à la MAF), 80 à 100 détenus chez les hommes (ils sont 2 400 à la MAH), participent à ces célébrations.
Généralement ces détenus fréquentent les réunions organisées par les aumôniers. Ils ne sont pas tous des chrétiens pratiquants, mais la participation à ces réunions est une occasion de sortir de leurs cellules. De plus, l’incarcération engendre un besoin de retour sur soi, de réflexion, de partage de ses problèmes, ainsi que des aspirations spirituelles et/ou religieuses. Ils ont été prévenus de la date de la célébration, ont demandé à y assister pour ne pas manquer cette occasion de sortir et de vivre un moment de fête.
Les célébrations comportent des lectures, des chants de la chorale et de l’assemblée, des prières. De grands cubes circulent parmi les détenus, sur lesquels ils inscrivent leurs prières dans leurs langues (il y a 30 % d’étrangers à Fresnes). Celles-ci seront reprises dans nos paroisses le jour de Noël, portées par nos communautés, franchissant ainsi les murs de la prison et symbolisant la solidarité entre l’intérieur et l’extérieur.
Voici deux exemples des moments les plus forts : la récitation du Notre Père, successivement dans plusieurs langues ; un chant africain entonné par un aumônier d’origine africaine, occasion pour certains détenus de s’exprimer dans leur propre culture et de communier avec l’aumônier.
Des larmes viennent aux yeux, surtout chez les femmes, parfois aussi chez les hommes. Certains surveillants suivent le déroulement et semblent émus eux aussi.
Nous apportons aux détenus quelques menus cadeaux : un calendrier offert par l’Armée du Salut, très présente en prison, des friandises, une jacinthe. Chez les femmes, nous pouvons leur offrir des gâteaux faits maison : elles ne peuvent plus en déguster et apprécient particulièrement les gâteaux au chocolat ! Il y en a toujours trop, mais il est important d’en distribuer aux surveillantes et d’en garder pour les détenues qui n’ont pas pu venir.
Nous pouvons converser un peu avec les détenus, surtout avec les femmes, parce qu’elles sont moins nombreuses et que la surveillance est plus souple.
Quelques détenues nous ont demandé si nous reviendrions les voir, elles ont manifesté leur soif de rencontres, de visites, surtout les étrangères éloignées de leurs familles. Et c’est ainsi qu’à la suite des célébrations de Noël, je suis devenue visiteuse à Fresnes, il y a plus de cinq ans.
Je terminerai par ce témoignage de Christian Chesnot qui fut otage en Irak durant plus de quatre mois. Dans une récente émission de télévision du dimanche matin, il a expliqué que la prière, le dialogue avec Dieu, était un moyen pour le détenu de retrouver sa dignité.
« La prière a été notre étoile dans les ténèbres. Elle nous a sauvé la vie »
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