Saint Calixte, la miséricorde et le pécheur qui voulait servir Dieu

Ayant lui-même été esclave et criminel, le pape Calixte 1er (155-222) a consacré une grande partie de son pontificat à défendre les esclaves et montrer une grande clémence envers les pécheurs, notamment ceux considérés comme impardonnables par l’Eglise de l’époque.

Rome, 218. Cela fait quelques heures que Calixte dicte à son scribe son projet de jeûne des Quatre-Temps. L’idée lui est venu au petit matin, avant même le lever du soleil. Il a tiré le pauvre Etienne de son lit pour lui faire prendre note.

Mais alors que les idées deviennent plus fluides, voilà qu’on frappe avec insistance à la porte. Calixte tente d’abord de l’ignorer mais on continue de frapper et d’appeler le pontife. Grommelant dans sa barbe, ce dernier finit par laisser entrer le serviteur.

– Saint père, dit ce dernier à bout de souffle. Venez vite ! On demande audience d’urgence.

Calixte prend une profonde inspiration pour contenir son agacement. Ses aides du palais épiscopal ont la fâcheuse tendance à le solliciter pour des affaires futiles. De quoi peut-il s’agir cette fois-ci ?

Il se résout à suivre le serviteur jusqu’à l’amphithéâtre. Quelques évêques ainsi qu’une dizaine de diacres sont rassemblés, et au milieu d’eux, se trouve un homme d’une trentaine d’années.

– C’est donc toi, l’élément perturbateur, dit Calixte en s’approchant et prenant place sur un siège de bois. Qui es-tu pour semer le trouble chez les serviteurs de Dieu ?

– Saint pontife, s’exclame l’homme en tombant à genoux, je me nomme Aurélius Decimus. Je suis venu servir le Christ.

– N’écoutez pas ces sornettes, saint père ! s’exclame l’un des diacres, en pointant un doigt accusateur en direction d’Aurélius. C’est homme n’est qu’un païen qui cherche à infiltrer notre Église !

Le reste de l’assemblée n’hésite pas à exprimer son mécontentement. Faisant abstractions du brouhaha, Calixte observe l’accusé de plus près. Il n’a ni barbe, ni cheveux, porte une simple tunique et n’a pas de sandales à ses pieds. Son corps est couvert de vieilles cicatrices, y compris sur son visage.

– D’où te viennent ces blessures ? demande alors Calixte.

– Il y a peu, j’étais encore légionnaire au service de l’empereur, répond Aurélius en baissant la tête.

– Il a voulu nous dissimuler son identité, reprennent les diacres de plus belle. Mais quelqu’un l’a reconnu. Ce n’est que pour cela qu’il avoue. Jetons le dehors !

Las des commentaires de l’assemblée, Calixte réclame le silence. Devant le regard noir du saint pontife, les bavards se taisent bien vite. Tous savent qu’il n’est pas sage d’attiser la colère du pape.

– Est-il vrai que tu as menti pour entrer ici ? dit Calixte en se tournant vers l’accusé.

– Je n’ai pas menti, affirme Aurélius, la main sur le cœur et les yeux criants de vérité. J’ai dit être venu pour servir le Christ, et c’est la vérité.

Devant cette déclaration, l’assemblée s’égosille une fois de plus. Comment un serviteur de l’empire qui les persécute depuis toujours, qui a sans doute le sang de leurs frères et sœurs sur les mains, peut-il prétendre vouloir servir le Seigneur ? Il mérite la mort pour cet affront, ainsi que tous les supplices qu’il a infligés aux chrétiens. Combien en a-t-il tué ? Combien d’églises a-t-il impunément brûlées ?

– Il suffit !

La voix de Calixte retentit et est vite suivie d’un silence de mort. Le pape s’est levé de son siège et jette à présent un regard brûlant de colère sur son entourage.

– Qui êtes-vous pour porter un jugement sur cet homme ? Lequel d’entre vous est-il assez audacieux pour se déclarer saint devant cette assemblée ? Honte à vous, pécheurs qui vous croyez dignes de chasser qui que ce soit de la maison de Dieu !

– Mais saint père, proteste-t-on, nos fautes ne sont pas aussi graves…

– Existe-t-il une faute que Dieu soit incapable de pardonner ? Continue Calixte. Voilà une bien piètre opinion de la miséricorde divine. Le Christ lui-même ne jetait pas de pierre aux pénitents. Et vous souhaitez me voir le faire ? Moi, pécheur parmi les pécheurs ?

De vieux souvenirs lui viennent à l’esprit : ces années passées au bagne de Sardaigne, à payer pour avoir perdu l’argent de son maître et perturbé la cérémonie d’une synagogue…

La honte de ses fautes passées le font rougir et les larmes lui montent aux yeux. D’un prière intérieure, il supplie le Seigneur de l’aider à trouver les mots justes. Il inspire profondément pour se ressaisir avant de pointer Aurélius du doigt.

– Cet homme est venu non seulement avouer ses fautes, mais se faire serviteur de Dieu. C’est pour ceux comme lui, que le Christ est mort en croix. C’est pour ceux comme lui, que l’Église existe. Je vous le dis, je ne le chasserai pas.

Calixte descend alors de son siège et rejoint Aurélius toujours à genoux. Il le revêt de son manteau et le relève.

– Fils pénitent, soit le bienvenu dans la maison de ton père.

***

Saint Calixte, ancien escroc devenu pape miséricordieux

C’est l’histoire étonnante du pape Calixte 1er. Fondateur des premières catacombes de Rome, il est devenu saint martyr malgré son passé tumultueux. Nous le fêtons ce 14 octobre.

Les catacombes de Saint-Calixte sont les premières et les plus grandes de Rome. Traversées par une vingtaine de galeries à plusieurs niveaux, courant sous quinze hectares de terrain, y sont enterrés plus de 500 000 chrétiens dont des dizaines de martyrs et seize papes.

Situées sur la Via Appia Antica, celles-ci doivent leur nom au pape Calixte 1er. Pourquoi ? Parce qu’encore diacre, le pape Zéphyrin l’avait préposé à l’administration de ce qui allait devenir le premier cimetière officiel de l’Eglise de Rome, au IIIème siècle.

Mais comment de forçat purgeant une peine dans les mines de Sardaigne pour extorsion de biens, Calixte s’est retrouvé à la tête du patrimoine ecclésiastique puis sur le siège de Pierre et enfin saint martyr ?

Au début de sa vie, Calixte travaille comme esclave affranchi au service d’un haut fonctionnaire chrétien, Carpophore. Auprès de lui, il découvre l’Évangile et demande le baptême.

Un jour, Carpophore confie à son jeune protégé une grosse somme d’argent pour ouvrir une banque. Veuves et chrétiens y déposent leurs économies en toute confiance. Mais Calixte perd tout et tente de s’enfuir pour ne pas avoir à affronter la colère de son maitre.

Rattrapé il est emprisonné. Calixte aggrave son cas ensuite. On l’arrête car il perturbe une cérémonie à la synagogue, un samedi. Accusé d’avoir intentionnellement cherché à empêcher leur culte, c’est surtout pour cela que le jeune homme sera envoyé au bagne en Sardaigne.

Le diacre puis le Pape

A sa libération, Calixte arrive à Rome. On finit par le pardonner. Les fidèles chrétiens estiment que Calixte n’est pas un mauvais homme contrairement aux rumeurs infamantes et méprisantes qui circulent sur son compte.

Intégré peu à peu dans la communauté chrétienne, le jeune homme finit par se faire apprécier du pape Victor 1er d’abord puis de son successeur, Zéphirin. Ce dernier lui donne une position importante au sein de la communauté. Calixte devient diacre et conseiller personnel du nouvel évêque de Rome.

Ce parcours personnel influencera son bref pontificat (218-222). Soufflant sur l’Église un vent de miséricorde envers les pécheurs. Serait-ce parce qu’il a lui-même été pardonné ?

Calixte accueille toute sorte de pécheurs. Son Église n’est pas la traditionnelle assemblée des saints, souligne Emanuela Prinzivalli, professeur en Histoire du Christianisme et des églises, mais une assemblée de saints et de pécheurs.

Son Eglise était une maison de miséricorde ouverte aux pécheurs, qui pouvait offrir à tous la possibilité de la réconciliation après le péché, résume l’historienne.

Entre autres dispositions prises, Calixte reconnait valide le mariage entre esclaves et femmes libres et accepte le remariage des veufs ainsi que leur entrée éventuelle dans le clergé.

De plus, il fait prévaloir l’usage d’absoudre tous les péchés, et établi le jeûne des Quatre-Temps, à chaque changement de saison, pour attirer la bénédiction du ciel.

Enfin, il devient – qui l’eut crû ! – un financier expérimenté qui donne à l’Église romaine une prospérité qu’elle ne connaissait pas.

Le martyre

Calixte meurt le 14 octobre 222, dans son quartier du Trastevere, victime d’une émeute dirigée contre les chrétiens.

Nous sommes à l’époque des persécutions perpétrées ponctuellement contre les chrétiens depuis celles déchainées par Néron en l’An 64, et auxquelles l’arrivée de l’empereur Constantin mettra un terme dans les années 300.

Après mille brimades et supplices, on défenestre Calixte, une grosse pierre attachée au cou, puis on le jette dans un puits recouvert de décombres.

Un prêtre le retire une quinzaine de jours plus tard. Mais la sédition des païens ne permet pas de transporter son corps jusqu’au cimetière de la Via Appia.

Sa dépouille est finalement déposée dans le cimetière de Calépode, sur la Via Aurélia, qui donna naissance à d’autres catacombes romaines.

Les catacombes

Les catacombes de saint Calixte sont formées d’un ensemble de plusieurs cryptes dont la plus connue est la crypte des papes, découverte en 1854 par l’épigraphiste et archéologue italien Giovanni Battista De Rossi qui donna au monument funéraire le nom de petit Vatican en raison de la présence également de divers hauts prélats de l’Eglise.

On y trouve également six salles ornées de fresques illustrant des scènes de prière, de pénitence, de baptême, dont celle du diacre Sévère contenant une écriture où l’évêque de Rome y est appelé pour la première fois Pape (en l’an 298)

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Les Quatre-temps : une belle tradition liturgique à ne pas oublier

Ces jours particuliers de jeûne constituent une très ancienne tradition de l’Église et sont observés au début de chaque saison.

Dans l’Église catholique romaine, il existe une ancienne tradition liturgique propre à chaque changement de saison et qui consiste en trois jours de jeûne et de prière.

En latin, ces jours sont appelés Jejunia quatuor tempora (le jeûne des quatre saisons)

Ces journées ont été instaurées dès les débuts de l’Église. Il s’agit des mercredis, vendredis et samedis qui entament chaque saison (printemps, été, automne et hiver)

Une petite phrase latine permet de se rappeler des occurrences de ces journées :

Sant Crux, Lucia, Cineres, Charismata Dia
Ut sit in angaria quarta sequens feria.

Sainte-Croix, Lucie, Mercredi des Cendres, Pentecôte,
Voici que vont suivre les jours des Quatre-temps.

D’après l’Encyclopédie catholique [en anglais], ces journées ont été instituées afin de remercier Dieu pour les dons de la nature, pour apprendre aux hommes à en faire usage avec modération, et pour prêter assistance aux personnes dans le besoin.

Historiquement, les anciennes cultures étaient attachées à la terre, et les adeptes des religions païennes avaient coutume d’invoquer les dieux pour qu’ils protègent leurs récoltes.

C’était notamment le cas à Rome.

De ce fait, quand les premiers chrétiens se mirent à convertir les païens, ils décidèrent de sanctifier ces rituels agricoles afin de permettre aux païens de tourner leurs cœurs vers le seul et vrai Dieu.

La tradition de jeûner quatre fois par an trouve également ses origines dans l’Ancien Testament :

Ainsi parle le Seigneur de l’univers : Le jeûne du quatrième mois, le jeûne du cinquième, du septième et du dixième mois deviendront pour la maison de Juda allégresse, réjouissance et belles fêtes. Aimez la vérité et la paix ! (Zacharie 8 :19)

On avait pour habitude d’ordonner les prêtres et les diacres lors de ces jours particuliers, et on demandait aux fidèles d’offrir leur jeûne et leurs prières pour ceux qui allaient être ordonnés.

Plus officiellement dans le calendrier liturgique 

Jusqu’au concile Vatican II, il était demandé aux catholiques de marquer ces jours par le jeûne et l’abstinence, comme pour le mercredi des Cendres et le Vendredi saint (un repas principal et deux repas plus légers, dépourvus de viande le vendredi et pouvant en contenir un peu le mercredi et le samedi)

Cependant, la Congrégation pour le culte divin a émis en 1969 les Normes universelles de l’année liturgique et le calendrier, qui donnent aux évêques du lieu l’autorité pour adapter cet usage à leur région.

Aux Rogations et aux Quatre-temps, l’Église a coutume de prier le Seigneur pour les divers besoins des hommes, en particulier pour les fruits de la terre et les travaux des hommes, et de lui rendre grâce publiquement.

Afin que les Rogations et les Quatre-temps puissent être adaptés aux divers besoins des lieux et des fidèles, il incombe aux Conférences des Évêques de régler leur ordonnance pour ce qui concerne le temps et la manière de les célébrer.

Aujourd’hui, les Quatre-temps n’apparaissent plus officiellement dans le calendrier liturgique, mais ils existent encore dans la forme extraordinaire du rite romain ainsi que dans l’ordinariat anglican et sont toujours célébrés.

Les prêtres peuvent cependant dire une messe pour des intentions et circonstances diverses : le missel romain comprend des messes spécifiques pour le temps des semailles, le travail des hommes, après les récoltes et pour demander le beau temps.

Les Quatre-temps permettent de rendre grâce à Dieu, qui veille inlassablement et providentiellement sur la nature.

À une époque où nous essayons de renouer avec la nature, il peut être fructueux de se réapproprier cet ancien usage et de le célébrer à notre manière en signe de gratitude pour le Créateur de toutes choses.

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