Quand Saint Vincent de Paul était esclave

Isabelle Cousturié

Retour sur un épisode de la vie de Saint Vincent de Paul, patron de toutes les œuvres charitables et des prisonniers, qui changea le sort de milliers de chrétiens persécutés.

L’humilité de Saint Vincent de Paul (1581-1660), sa bonté, sa convivialité, son abandon à la Providence sont bien connus. Des qualités qui ont fait de lui un géant de la charité auprès des plus pauvres, des marginalisés, des orphelins, reconnaissant en eux la face de son Seigneur.

Cette humilité, cette douceur et cet empressement à soulager de leur détresse tous les oubliés de la société frappent tous ses contemporains et rayonnent aujourd’hui encore à travers le monde.

Il doit certainement ces facultés à son tempérament naturel et à son enfance paysanne dans les Landes — dont il rougissait à l’époque mais qu’il assumera au contact de la misère du monde rural.

Mais il la doit aussi très certainement à ses 23 mois de captivité et de travaux forcés passés en Barbarie, où il s’est retrouvé en condition d’esclave. Vendu à divers maîtres, il prendra conscience de la condition insupportable des milliers d’esclaves chrétiens en terre d’islam.

Nous sommes en 1605, c’est-à-dire cinq ans après son ordination sacerdotale, lorsque Vincent est fait prisonnier avec tant d’autres passagers lors d’un voyage en Méditerranée, et emmené à Tunis. À cette époque, le piratage barbaresque, non loin des côtes européennes, est au plus fort. Les captifs sont entassés dans les bagnes de Tunis et d’Alger.

36 000 chrétiens sont alors répartis entre les deux villes. Durant ces deux années, et à son retour, après une traversée périlleuse à bord d’une simple barque, le jeune homme déploiera tous les efforts possibles pour les soulager de leurs souffrances.

Des galères aux bagnes d’Alger

Le premier réflexe de Vincent à son retour est d’aller partager son souci avec les autorités françaises et de venir en aide à tous les captifs qui, s’aperçoit-il, dans son propre pays, vivent dans des conditions déplorables.

Nommé aumônier général des galères du roi en 1619, il découvre vite qu’on traite les galériens comme des bêtes. Le sort des chiourmes, comme on appelait les équipages d’une galère, enchainés et fouettés sans arrêt durant les traversées, sont d’une atrocité qui lui fait honte.

Il va alors de port en port, de galère en galère, constater l’horreur de leur traitement. On raconte même qu’un jour, révolté par la brutalité d’un gardien, il a voulu prendre la place d’un de ces pauvres malheureux et ramer à sa place. Grâce à lui et à de bonnes dames charitables, il arrivera peu à peu à améliorer les conditions de vie des prisonniers en général.

Parallèlement, Saint Vincent pense aux bagnes d’Alger et de Tunis et à tous ces captifs en terre d’islam. Le temps de fonder sa Congrégation de la Mission, en 1625, puis la Société des prêtres de la Mission (lazaristes) en 1627, et de les voir grandir, il lance, en 1646, son premier projet à l’étranger, envoyant plusieurs missionnaires à Constantinople, au centre de l’Empire ottoman.

Il arrivera à faire délivrer plusieurs milliers de captifs chrétiens en échange de rançons, et à mettre en place une sorte d’aumônerie pour apporter soulagement et réconfort aux captifs face aux pressions morales et parfois physiques auxquelles ils étaient soumis dans la tentative de les faire apostasier.

Pour Vincent, envisager des missions sur ces terres était comme le prolongement normal des missions en France.

Même si la congrégation de la mission ne prévoyait pas dans ses statuts l’envoi de missionnaires à l’extérieur, saint Vincent n’eut aucun mal à convaincre la communauté que le service des pauvres englobe toutes les missions, même les plus lointaines.

En revanche il dut braver toutes sortes de réticences et pressions de l’extérieur pour ne pas devoir arrêter ses missions en Barbarie.

La cathédrale de Tunis, érigée entre 1893 et 1897, lui rend hommage en portant son nom. L’un des vitraux retrace la scène du saint apôtre de la charité présentant à Richelieu des négociants français esclaves à Tunis, et montrant au cardinal le contrat signé avec le Bey de Tunis pour le rachat des captifs.

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Pour Saint Vincent de Paul là où se trouve le pauvre,                       se trouve le Christ

Agnès Pinard Legry

Il aura passé sa vie au service des plus pauvres. Fêté par l’Église catholique le 27 septembre, saint Vincent de Paul était un homme engagé dont l’œuvre ne cesse d’inspirer les nouvelles générations, comme les jeunes bénévoles de la Société de Saint-Vincent-de-Paul.

Apôtre de la charité, Saint Vincent de Paul a profondément marqué son époque, la France du XVIIe siècle, mais aussi celle d’aujourd’hui.

Sa vie donnée au service des plus pauvres a été source d’inspiration pour de nombreuses associations et congrégations, dont la Société de Saint-Vincent-de-Paul qui compte aujourd’hui quelque 17.000 bénévoles dont Yoen Qian-Laurent, 27 ans, membre de la Conférence Saint-Vincent-de-Paul jeunes de Saint-Étienne-du-Mont (Paris).

Les maraudes que nous organisons avec l’association nous permettent de venir en aide aux personnes de la rue en apportant du thé, du café, des sandwichs… Mais nous ne sommes pas dans une relation verticale d’aidant vers l’aidé, confie le jeune homme.

Nous sommes là pour se faire frères et sœurs des personnes de la rue. Avec cet horizon hérité de Saint Vincent de Paul, nous sortons de cette asymétrie de la relation.

En quoi la figure de saint Vincent de Paul est-elle inspirante pour des jeunes aujourd’hui ?

Yoen Qian-Laurent :

À titre personnel je vois deux éléments particulièrement frappants dans la vie de saint Vincent de Paul.

La première est la place centrale, essentielle qu’il a accordée aux pauvres. Il faut bien avoir à l’esprit qu’au début du XVIIe, la pratique religieuse était plus rigide qu’aujourd’hui. Et pourtant saint Vincent écrit : S’il faut quitter l’oraison [prière] pour aller à ce malade, faites-le et ainsi vous quitterez Dieu à l’oraison et vous le trouverez chez ce malade. C’est quitter Dieu pour Dieu. En d’autres termes, si le dimanche un pauvre a besoin d’aide, il explique qu’il faut aller à sa rencontre. C’est une profonde vérité dans le rapport à la foi. Cela ne consiste pas à dire qu’aller à la messe est moins important mais il raccroche les actes liturgiques à la finalité de notre foi à savoir l’amour, la charité, qui est au cœur de l’Évangile. La prière et la messe ne sont pas des excuses pour se défausser de son devoir de charité envers le plus pauvre. Pour saint Vincent de Paul là où se trouve le pauvre, se trouve le Christ.

Le second élément, que reprendra d’ailleurs Frédéric Ozanam, est la dimension politique de son action : Saint Vincent n’a pas hésité à parler aux grands de son temps pour mobiliser au-delà de sa paroisse. Je trouve cela particulièrement intéressant pour des catholiques français qui ont tendance à séparer vie de charité et vie politique. Mais comment être charitable sans se soucier de justice sociale ?

Saint Vincent de Paul est souvent qualifié d’apôtre de la charité. Quelle place accordez-vous à cette vertu ?

Une chose est certaine pour moi : il n’y a rien de mieux que l’exemple, l’incarnation pour témoigner de ce en quoi on croit. On peut aligner tous les arguments théologiques possibles pour démontrer la nécessité de tel ou tel article de foi, rien ne remplace la charité.

La foi s’allume, on commence à croire en vivant d’amour, en étant aimé, en se laissant rencontrer et en montrant cette misère qui est en nous aux autres. C’est par la charité qu’on entre dans l’Église.

En quoi la radicalité de Saint Vincent de Paul trouve-t-elle un écho auprès des jeunes ?

Nous sommes aujourd’hui dans une période d’incertitude politique, économique et sociale : nos sociétés courent de plus en plus vite vers le mur, on note un accroissement de plus en plus marqué des inégalités, le phénomène de migration s’accélère…

Comme chrétien nous avons une double responsabilité immense : nous devons aider les plus pauvres, les plus démunis. Il est urgent qu’il y ait une conscientisation et un engagement dans la durée auprès de ces personnes.

Notre deuxième responsabilité est de faire vivre une forme d’espérance en ces moments très sombres. Quand bien même l’effet de nos actions quantifiées peut paraitre dérisoire à l’échelle globale, il est essentiel de le faire. Nous, jeunes chrétiens, devons trouver notre carburant dans l’Évangile, dans les paroles du Christs et les faire vivre.

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Vincent de Paul : Évangéliser par paroles et par œuvres

Bernard Plessy

Redécouvrez la vie de Monsieur Vincent, haute figure de la charité et de la foi

Celui qu’on appelle Monsieur Vincent (en souvenir du film célèbre avec Pierre Fresnay dans le rôle, 1947) reste très connu. Mais souvent mal connu, comme parasité par la figure de l’abbé Pierre : un homme au grand cœur qui fait de la misère le combat de sa vie.

Vue faussée parce que trop partielle. [Dans son Histoire littéraire du sentiment religieux en France au XVIIe siècle, 11 vol. de 1916 à 1936], l’abbé Bremond écrit déjà : Qui le croit plus philanthrope que mystique se représente un Vincent de Paul qui ne fut jamais.

Cette Petite vie valide pleinement ce jugement. Traduite, elle est due à un lazariste italien. Certes, sa pratique du genre biographique par fragments juxtaposés peut déconcerter, outre qu’il ne doit pas être facile de maîtriser, de l’autre côté des Alpes, la complexité du Grand Siècle français.

Il n’empêche : on distingue bien les grands moments de la vie du petit berger landais qui, ô paradoxe, attendait de l’état ecclésiastique une promotion sociale pour soulager ses pauvres parents.

Après la captivité chez les barbaresques de Tunis, épisode qui reste encore mystérieux, le voici à Paris, précepteur des enfants Gondi. Suivant ses protecteurs sur leurs domaines ou chez les galériens, la misère spirituelle qu’il découvre lui révèle sa vocation : à l’écoute des pauvres retrouver le Christ ; à l’exemple du Christ apprendre Dieu aux pauvres.

Combattre la misère spirituelle et la misère des corps

Toutes ses grandes réalisations découlent de là. Combattre d’abord la misère spirituelle, et pour cela recruter des prêtres et les former à cette mission : fondation de la Congrégation de la Mission (1625), établie au prieuré Saint-Lazare dès 1632, d’où les Lazaristes. Ensuite secourir la misère des corps : fondation des Filles de la Charité (1633), avec Louise de Marillac, premier ordre féminin sans clôture. À quoi s’ajouta l’œuvre des enfants trouvés à partir de 1638.

Voilà l’œuvre charitable de l’homme infatigable.

L’intérêt de cette Petite vie, c’est qu’elle en révèle la face inaperçue. Membre du secrétariat des Études vincentiennes, L. Mezzadri connaît l’œuvre écrite de Vincent.

Elle est considérable (au moins 30 000 lettres) dans la belle langue classique. Et il en tire nombre de citations qui mettent en pleine lumière la spiritualité vincentienne. Un exemple ? Quelques missionnaires rechignaient à se charger de l’œuvre des hôpitaux en plus de celle de la Mission. Vincent leur répond :

Les pauvres ne sont-ils pas les membres souffrants de Notre Seigneur ? Ne sont-ils pas nos frères ? Et si les prêtres les abandonnent, qui voulez-vous qui les assiste ? De sorte que, s’il s’en trouve parmi nous qui pensent qu’ils sont à la Mission pour évangéliser les pauvres et non pour les soulager, pour remédier à leurs besoins spirituels et non aux temporels, je réponds que nous les devons assister et faire assister en toutes manières… Faire cela, c’est évangéliser par paroles et par œuvres.

Ou encore plus vivement : Aimons Dieu, mes frères, aimons Dieu, mais que ce soit aux dépens de nos bras, que ce soit à la sueur de nos visages.

Voilà le secret de la sainteté de Saint Vincent : l’âme et le corps ; la foi et les œuvres ; la prière et l’action.

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Saint Vincent de Paul : Les pauvres sont nos maîtres

Antoine Besson

Cette affirmation contient une vérité profonde dont il convient de retrouver le sens.

À la fin du mois de mars, Enfants du Mékong était aux Missions étrangères de Paris pour célébrer une messe en mémoire d’une amie proche qui a beaucoup aidé l’association. Lors de cette messe, l’Évangile de Jean m’a interpellé. Jésus y guérit un malade à la piscine de Bethesda. L’homme est là, au milieu de la foule, depuis 38 ans avec son brancard, espérant contre tout bon sens, sa guérison.

Sur 37 miracles rapportés dans les Évangiles, il y a près d’une vingtaine de guérisons. Plus de la moitié ! Et c’est sans compter les résurrections et l’attention portée aux prostituées.

Jésus donne la première place aux pauvres et aux nécessiteux. On pourrait croire qu’ils sont surreprésentés ! Pourtant je pense que c’est faux.

En Asie, la foule des pauvres, des laissés pour compte, est immense. Elle submerge, elle angoisse même tant le problème semble insoluble. Quelle est la place du pauvre dans notre société ? Ou plutôt devrais-je dire : quelle place est ce que je laisse au pauvre dans ma vie ?

Que nous enseignent les pauvres ?

Les pauvres sont nos maîtres, disait Saint Vincent de Paul. Enfants du Mékong y croit profondément. Mais que nous enseignent-ils ? La joie, d’abord, car le rire lorsqu’il résonne au milieu du désespoir est le signe de l’innocence et de la joie la plus pure. Il suffit de regarder les petits chiffonniers de la montagne fumante de Manille pour s’en convaincre.

Les pauvres nous enseignent aussi le discernement : qu’est-ce qui compte dans nos vies ? La famille avant tout ! La survie de la famille, c’est presque toujours le choix de ceux que j’ai croisé sur le terrain depuis quatre ans et qui sont prêts à tous les sacrifices pour leurs proches. Ils m’ont aussi édifié par leur solidarité, leur espérance, leur courage, leur persévérance… Autant de qualités qui ne sont pas l’apanage du pauvre mais se retrouve plus souvent que de raison à leur contact.

En photographie, on dit souvent que l’ombre est nécessaire pour magnifier la lumière. La vie des pauvres nous enseigne que dans l’obscurité des bidonvilles, des décharges ou des rizières, au milieu des laideurs et des comportements insoutenables, les vertus n’en sont que plus lumineuses et héroïques.

Les pauvres sont plus que des maîtres, ils sont des héros !

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Patrick commentaire :

Bien que notre salut ne dépend pas de nos œuvres et bonnes actions pour aller au Ciel, mais juste par la grâce et le sacrifice de Jésus-Christ, nos œuvres montrent, elles, notre amour pour les perdus et les nécessiteux.

Pourquoi ? Parce que l’amour sans action est vain et stérile !

Si je parle dans les langues des hommes et des anges, mais que je n’aie pas l’amour, je suis comme un airain qui résonne ou comme une cymbale retentissante. 

Et si j’ai la prophétie, et que je connaisse tous les mystères et toute connaissance, et que j’aie toute la foi de manière à transporter des montagnes, mais que je n’aie pas l’amour, je ne suis rien. 

Et quand je distribuerais en aliments tous mes biens, et que je livrerais mon corps afin que je fusse brûlé, mais que je n’aie pas l’amour, cela ne me profite de rien. 

(1 Corinthiens – chapitre 13 – La Bible)

L’amour c’est quelque chose qui doit être mis en action tous les jours, par des actes tangibles.

Cela ne nécessite pas de grandes actions spécialement, mais la plupart du temps de petits actes d’amour envers les autres (qui montrent vous les incluez dans votre vie et qu’ils sont importants pour vous)

Si vous retirez cela de votre vie, vous êtes sûrement une des personnes les plus pauvres sur cette terre !

Rappelez-vous cela pour cette nouvelle saison de Noël et soyez généreux avec votre amour pour le partager avec les autres …

C’est cela Noël et cette bonne part ne vous sera jamais ôtée !

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Citations de Saint Vincent de Paul :

La charité (l’amour) fraternelle est le sceau de notre prédestination puisqu’elle montre que nous sommes de vrais disciples de Jésus-Christ.
Saint Vincent de Paul ; Les maximes spirituelles (posthume, 1576)

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La charité (l’amour) est la robe nuptiale sans laquelle on ne saurait plaire à Dieu.
Saint Vincent de Paul ; Les maximes spirituelles (posthume, 1576)

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Jamais Dieu n’appelle une personne à un emploi qu’il ne voie en elle les qualités propres pour s’en acquitter, ou qu’il n’ait dessein de les lui donner.
Saint Vincent de Paul ; Les maximes spirituelles (posthume, 1576)

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La charité (l’amour) est l’âme des vertus ; c’est la charité (l’amour) qui les attire, et surtout qui les garde.
Saint Vincent de Paul ; Les maximes spirituelles (posthume, 1576)

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Tout ce qui est dans l’ordre est selon Dieu, et tout ce qui n’y est pas n’est pas selon Dieu.
Saint Vincent de Paul ; Les maximes spirituelles (posthume, 1576)

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Les pauvres ! Oh que ce sont de grands seigneurs au ciel !
Saint Vincent de Paul ; Les maximes spirituelles (posthume, 1576)

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Qui veut avancer à grands pas dans la vertu (l’amour) doit réprimer fortement ses propres inclinations.
Saint Vincent de Paul ; Les maximes spirituelles (posthume, 1576)

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Habiter dans une maison où règne la charité (l’amour) fraternelle, c’est vivre dans un paradis.
Saint Vincent de Paul ; Les maximes spirituelles (posthume, 1576)

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La charité (l’amour) est l’âme des vertus.
Saint Vincent de Paul ; Les maximes spirituelles (posthume, 1576)

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La vertu (l’amour) n’est point vertu qu’autant qu’on se fait de force pour la pratiquer.
Saint Vincent de Paul ; Lettre à Mlle Champagne, le 25 juin 1658.

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