Pierre Claver, l’esclave des esclaves pour toujours

Aliénor Goudet

Soucieux de se mettre au service des plus misérables, le prêtre jésuite Pierre Claver (1580-1654) s’était fait un devoir de porter secours aux esclaves débarqués à Carthagène des Indes, dans l’actuelle Colombie.

Colombie, 1627. Malgré une fraîche matinée de printemps, ils sont nombreux à patienter sur le quai de la Trésorerie de Carthagène des Indes. Au large on peut apercevoir les voiles de quelques imposants navires se dirigeant vers le port. La foule échange des murmures impatients et curieux. Au milieu d’eux, seule une personne ne dit mot. Pierre Claver se contente de scruter les flots. Lui n’est pas là pour faire acquisition de quoi que ce soit.

À bord du navire négrier qui se rapproche se trouvent des centaines d’esclaves noirs enchaînés comme du bétail. Pierre ferme les yeux et prie silencieusement pour les défunts dont les corps ont été jetés à la mer. Car il sait déjà que la moitié d’entre eux a péri au cours du voyage. La moitié de ceux qui arrivent sera malade. Et la moitié de la moitié, mourante. Les autres seront affamés, apeurés et sans espoir. Depuis que les indiens ont été déclarés êtres de raison et donc libres, la traite négrière à tristement augmentée en Nouvelle Grenade.

La misère au fond des cales

Pierre vient tous les jours sur le quai avec sa sacoche lorsqu’il sait qu’un navire doit arriver. Cela depuis plusieurs années. Mais chaque fois, c’est le même pincement au cœur qui le saisit. La mission qu’il a choisi lui fait voir en face la négation de l’humanité, le sort des hommes les plus maltraités de leur époque.

Si depuis 1537, l’Église condamne sans retenue l’esclavage, il n’en reste pas moins présent au nouveau monde. Enfin les navires accostent. Alors que la foule attend, sur les quais, Pierre s’empresse de monter à bord. Quelques-uns de ses frères le suivent avec des paniers de fruits, des gâteaux et de l’eau fraîche.

– Laissez-nous prendre soin de vos malades, demande Pierre.

Quoique bien étonné, le capitaine leur donne la permission. Après tout, la marchandise n’en sera que plus attrayante pour les acheteurs une fois débarbouillée. Et libre à ses fous de jésuites de s’exposer à la maladie. De toute façon, ils vont encore devoir patienter plusieurs jours dans les cales avant d’être mis sur le marché.

Dans les cales, une odeur nauséabonde de sueur et de pourriture familière leur monte à la tête. Et il y règne un silence de mort. Mais Pierre se rend directement auprès des malades. Il les nourrit et les lave, offrant quelques paroles réconfortantes en Angola.

– Mangez, buvez, leur dit-il en premier. Puis nous vous soigneront.

Alors que les affamés se jettent volontiers sur la nourriture, Pierre et ses compagnons distribuent des vêtements propres et des médicaments. Chaque fois que Pierre s’approche de l’un deux, les malheureux sursautent, et les dévisagent avec effroi. Dans ses yeux existe la peur du monstre blanc qui arrache les africains à leur terre natale et les enchaîne.

Une goutte d’eau dans l’océan

– Pourquoi nous aider ? Demande alors une femme après deux jours.

– Je suis l’exemple de mon maître et Seigneur.

Voilà l’ouverture qu’attendait Pierre. Il leur parle de Jésus, mort pour sauver tous les hommes sans exception. Pour les baptiser, Pierre veut qu’ils comprennent d’abord ce que cela veut dire. Alors il leur parle du royaume éternel et de l’amour infini de Dieu. Les enchaînés écoutent attentivement les paroles étrangement chaleureuses du jésuite. C’est la première personne qui s’adresse à eux ainsi depuis des mois. Pierre ne peut les sauver d’un avenir incertain. Alors il souhaite au moins leur fournir les outils qui pourront apaiser leurs souffrances et leur donner l’espoir du ciel.

En attendant que les puissants se raisonnent, c’est la moindre des choses. Il connaît la réalité amère de son service. Toute sa vie ne sera qu’une simple goutte d’eau dans l’océan. Mais Pierre compte bien la verser. Il ne se contente pas de monter dans les navires. Le jésuites supplie encore les maîtres de bien traiter leurs esclaves, il catéchise dans les mines et les plantations. Il s’assure aussi de trouver des interprètes dans 18 langues africaines différentes. On l’admire pour la pédagogie qu’il emploie à l’égard de son auditoire si unique.

Il nourrit, prie et bénit sans relâche. Quitte à délaisser la nourriture et le sommeil. Car il a une promesse à tenir. Le jour de sa profession religieuse définitive, il a signé avec ces mots : Petrus Claver, Aethiopium semper servus. Pierre Claver, l’esclave des Africains pour toujours.

Cette routine se répète pendant 40 ans jusqu’à ce que le jésuite succombe à l’épuisement en 1654. Il est canonisé par le pape Léon XIII en 1888. Il est le saint patron des missions auprès des noirs, de Colombie, et défenseurs des droits de l’homme.

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Pierre Claver, le saint qui a baptisé 300.000 âmes

Kévin Boucaud-Victoire

Pierre Claver est le saint patron de la Colombie. Tout dévoué aux esclaves, il leur a consacré sa vie il est aujourd’hui connu comme ‘patron universel des missions auprès des Noirs

Pierre Claver est né en 1580 près de Barcelone au sein d’une famille très pieuse. Après des études brillantes, il entre à 20 ans au noviciat de la Compagnie de Jésus à Tarragone. Il se lie alors d’amitié à saint Alphonse Rodriguez, de 47 ans son aîné. Grâce à une vision, ce dernier comprend que Pierre Claver a pour destin de devenir apôtre du Nouveau Monde et réussit à l’en convaincre.

Le jeune Espagnol traverse alors l’Atlantique à l’âge de 30 ans pour atteindre la Nouvelle-Grenade, c’est-à-dire la Colombie actuelle. Il s’installe à Carthage des Indes, ville portuaire où arrivent par centaines des esclaves noirs entassés dans les cales des navires des négriers. C’est là qu’il est ordonné prêtre le 19 mars 1616. Six ans plus tard, Pierre Claver signe la formule de ses vœux de religion : ‘Petrus Claver, Aethiopium semper servus’ (ce qui signifie ‘Pierre Claver, esclave des Africains, pour toujours’)

‘Je suis le confesseur des esclaves’ 

Il considère les milliers d’esclaves de Carthagène comme ses enfants et passe ses journées à les édifier, à les confesser et à les soigner. Il assiste cependant impuissant aux répressions de l’Inquisition envers les esclaves noirs accusés de sorcellerie et brûlés. Pierre Claver se consacre également aux condamnés à mort et à tous les plus misérables.

Vous trouverez des confesseurs dans la ville ; moi, je suis le confesseur des esclaves, explique-t-il aux hommes libres qui viennent le voir.

Il dépense énormément d’énergie pour convertir les pécheurs. Il affirme à ceux à qui il demande de se convertir : Dieu compte tes péchés ; le premier que tu commettras sera peut-être le dernier. C’est de cette manière qu’il réussit à baptiser des centaines de milliers de personnes.

Plusieurs miracle lui sont attribués, dont certains sont réalisés grâce à la croix en noyer qu’il porte autour du cou. L’historien américain Michael Peter Malone rapporte par exemple le baptême d’Augustina. Cette esclave aurait ressuscité sur son lit de mort afin d’être baptisée par le prêtre, avant de décéder nouveau.

Après 44 ans de dévouement marqués par de nombreuses conversions, il meurt, épuisé physiquement et moralement.

Pierre Claver est aujourd’hui connu comme ‘patron universel des missions auprès des Noirs’, ‘défenseur des droits de l’homme’ et saint patron de la Colombie.

Jean Paul II disait de lui qu’il brillait ‘d’une clarté spéciale dans le firmament de la charité chrétienne de tous les temps

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Anne-Marie Javouhey, la Guyane et l’esclave qui ne croyait pas à la liberté

Aliénor Goudet

Anne-Marie Javouhey (1779-1851) découvre sa vocation en pleine révolution française et fonde sa propre communauté religieuse, la congrégation des Sœurs Saint-Joseph de Cluny, destinée à l’instruction des plus pauvres. Sa vocation s’étend alors aux esclaves d’Amérique du Sud et elle se rend en Guyane en 1828 pour y implanter une nouvelle colonie et évangéliser des esclaves.

Mana, août 1938. Accoudé sur le bord du navire, Juba observe le mouvement de l’eau. Le soleil brille de mille feux. Pas un seul nuage en vue. Le chant strident des mouettes accompagne celui des vagues et une douce brise caresse son visage. Cette façon de prendre la mer est différente de toutes les autres où lui et d’autres esclaves étaient enchaînés comme des bêtes au fond de la cale. Il y a quinze jours, on leur a retiré leur chaînes, à lui et aux autres de la plantations de coton. On leur a dit qu’ils étaient libres.

Aucun d’eux ne s’est réjouit parce que personne n’a cru à ces paroles. Lui porte des chaînes depuis l’âge de dix ans. Depuis que les blancs sont venus l’arracher à son village et sa terre natale. Et il ne croit pas qu’un jour il y retournera. Même dans le cas d’un miracle, qu’y retrouverait-il à part des cendres ? Les blancs ont déjà tué son père et son grand-père. Sa mère est morte du choléra et on l’a séparé de ses sœurs il y a des années. Et le voilà de nouveau sur une autre grande pirogue, en route vers ce qu’il estime n’être qu’une autre plantation et un nouveau maître pour leur donner plus de coups. Il caresse simplement l’espoir d’un maître plus indulgent que le dernier.

Rapidement, un peu trop peut-être, le navire accoste. Juba et les douze autres esclaves descendent du navire. Mais au lieu de gendarmes avec des bâtons et des chaînes, c’est un petit groupe de femmes qui les accueillent. Juba s’étonne et regarde autour mais il n’y a personne d’autre. Elles sont étrangement vêtues, sans doute pour se protéger. Après tout, les blancs cuisent s’ils restent au soleil trop longtemps.

Mais le plus étrange, c’est le regard de ces femmes. Surtout celui de la plus âgée d’entre elles. Elle les regarde droit dans les yeux et sourit comme si elle accueillait des amis. Gêné, Juba baisse le regard.

– Bienvenue à Mana mes enfants, dit-elle. Je suis mère Anne-Marie et voici les sœurs de la communauté saint-Joseph.

Les quelques Noirs qui les accompagnent traduisent dans leurs langues maternelle. Personne ne parle la langue de Juba mais cela fait longtemps qu’il connaît le créole. Cette femme, la mère, connait déjà tous leurs noms et leurs compétences. Sans corde, sans fouet, elle les guide vers les habitations, puis leur montre les champs, la forêt et les autres lieux de travail. Il y a même une maison pour soigner les noirs lépreux. Juba écoute mais ne comprends pas. Depuis quand les maîtres soignent-ils leur esclaves ?

Lorsque le groupe croise d’autres noirs au travail, ceux-ci sourient à la vue de la ché mé (chère mère), et accourent pour la saluer. Lui n’a jamais regardé son maître dans les yeux, sous peine d’être battu. Eux ont l’air si fiers de côtoyer leur ché mé. Alors que la visite continue, l’étonnement n’en finit pas.

– Et voici notre école, dit mère Anne-Marie en pointant du doigt le joli bâtiment à côté de l’église. C’est ici que vous apprendrez à lire, écrire et le catéchisme.

Juba échange un regard plein d’incompréhension avec ses compagnons, tous aussi abasourdis que lui. La mère supérieure se tourne vers eux avec un regard sérieux cette fois.

– Durant les sept prochaines années, vous travaillerez ici. Après quoi, si vous décidez de rester, vous recevrez une parcelle de terre que vous cultiverez pour gagner votre pain. Et nous vous aiderons à construire vos demeures.

Juba ne peut réagir tant il croit rêver. Il ose alors lever les yeux pour regarder le visage de l’étrange femme. Elle sourit mais ses yeux sont si fatigués… Juba ignore ce qui lui cause tant de fatigue. Il ne peut savoir les épreuves et les soucis que la mère supérieure a traversé pour faire tenir ce projet et cette petite colonie depuis dix ans.

Le constant manque d’argent demande à Anne-Marie beaucoup de voyages entre la Guyane et la France pour pouvoir soutenir cette folle entreprise. Les négociations avec les délégués coloniaux lui demandent beaucoup de patience et finesse d’esprit. Les colons paresseux ou malveillants ralentissent constamment ses progrès. Et même ses supérieurs religieux veulent s’attribuer son succès ou lui retirer son autorité, estimant qu’elle a trop d’influence pour une femme.

Tout cela, Juba l’ignore. Il ne voit que la fatigue mais malgré celle-ci, un feu brille dans les yeux de cette femme blanche. Maintenant, il en est sûr : il n’y a pas de mensonge dans les paroles de la ché mé.

– Mère, demande-t-il, c’est quoi le catéchisme ? – C’est apprendre à connaître le Dieu qui sauve, répond-elle simplement.

Un éclat de lumière illumine le regard tendre de la ché mé et deux larmes s’échappent des yeux de Juba. S’il est un Dieu qui murmure à l’oreille de cette sainte femme, il veut bien le voir.

Mère Anne-Marie s’éteint à Paris, le 15 juillet 1851 après avoir fondé un séminaire d’où sortiront les premiers prêtres indigènes du Sénégal. La communauté de saint-Joseph de Cluny est la première communauté de femmes missionnaires au monde.

***

Patrick :

Vous avez peut-être vos héros favoris : quelques grands footballeurs internationaux ; de grandes vedettes en tennis ; des acteurs de cinéma ou des chanteurs et chanteuses renommés ?

Pour ma part, mes grands héros sont ces hommes et ces femmes qui ont donné ou sacrifié leur vie pour le bien de l’humanité !

Qu’ils soient Catholiques, Protestants ou d’une autre confession, m’importe peu !

Qu’ils soient croyants et qu’ils croient en Dieu, je suis reconnaissant pour eux et leur foi !

Qu’ils ne professent aucune foi, une appartenance religieuse ou qu’ils se disent athées, j’ai la même admiration pour eux !

Je crois comme Dieu le fait, que c’est dans le cœur qu’il faut juger la vie d’une personne ; par ses actes et son amour pour son prochain !

Bien sûr, je pense que la meilleure place dans l’univers, c’est auprès de Dieu, quand les gens ont accepté de devenir des enfants de Dieu, en acceptant Jésus-Christ comme leur sauveur ; mais comme Dieu, je crois aussi, que Dieu dans Son Amour, donnera une seconde chance à ces gens qui ont contribué au bonheur de l’humanité !

Nous ne devrions pas juger une personne si elle est croyante ou pas ; si elle appartient à telles et telles églises ; ou si elle se dit athée ou tout autre chose …

Mais nous devrions lire ou relire le fameux chapitre sur L’AMOUR, écrit par l’apôtre Paul dans la Bible, au chapitre 13, de la première lettre aux Corinthiens :

Si je parle dans les langues des hommes et des anges, mais que je n’aie pas l’amour, je suis comme un airain qui résonne ou comme une cymbale retentissante. 

Et si j’ai la prophétie, et que je connaisse tous les mystères et toute connaissance, et que j’aie toute la foi de manière à transporter des montagnes, mais que je n’aie pas l’amour, je ne suis rien. 

Et quand je distribuerais en aliments tous mes biens, et que je livrerais mon corps afin que je fusse brûlé, mais que je n’aie pas l’amour, cela ne me profite de rien. 

L’amour use de longanimité ; il est plein de bonté ; l’amour n’est pas envieux ; l’amour ne se vante pas ; il ne s’enfle pas d’orgueil

il n’agit pas avec inconvenance ; il ne cherche pas son propre intérêt ; il ne s’irrite pas

il n’impute pas le mal; il ne se réjouit pas de l’injustice, mais se réjouit avec la vérité

il supporte tout, croit tout, espère tout, endure tout. 

L’amour ne périt jamais. Or y a-t-il des prophéties ? elles auront leur fin. Y a-t-il des langues ? elles cesseront. Y a-t-il de la connaissance ? elle aura sa fin

Car nous connaissons en partie, et nous prophétisons en partie

mais quand ce qui est parfait sera venu, ce qui est en partie aura sa fin

Quand j’étais enfant, je parlais comme un enfant, je pensais comme un enfant, je raisonnais comme un enfant ; quand je suis devenu homme, j’en ai fini avec ce qui était de l’enfant. 

Car nous voyons maintenant au travers d’un verre, obscurément, mais alors face à face; maintenant je connais en partie, mais alors je connaîtrai à fond comme aussi j’ai été connu

Or maintenant ces trois choses demeurent : la foi, l’espérance, l’amour ;

mais la plus grande de ces choses, c’est l’amour.

***

 

 

 

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