Secrets et plaisirs

Troisième entretien

SCOTT : Nous revoilà. Et pour commencer, puis-je Te poser une question pour le moins inhabituelle ?

DIEU : Tout dépend de ce que c’est. Mais puisque je connais déjà ta question, oui, tu peux y aller.

SCOTT : Autrement dit, on ne peut rien Te cacher ?

DIEU : Non, J’en ai bien peur. Enfin, façon de parler ! Je n’ai pas vraiment peur.

SCOTT : Bien sûr, j’avais compris.

DIEU : Alors, cette question ?

SCOTT : Tu la connais déjà.

DIEU : C’est vrai, mais vas-y, pose-la quand même.

SCOTT: À quoi bon, puisque Tu la connais déjà ?

DIEU : Parce que c’est ton rôle de poser les questions.

SCOTT : Est-ce si important que je joue mon rôle ?

DIEU : Bien sûr. Si Je n’avais pas besoin que tu fasses ta part, déjà pour commencer, Je ne t’aurais pas créé !

SCOTT : Tu nous as donc créés parce que Tu avais besoin de nous ?

DIEU : Cela Me paraît évident, qu’en penses-tu ?!

SCOTT : Mais Tu es Dieu : de qui et de quoi peux-Tu bien avoir besoin ?

DIEU: Je suis amour, et l’amour a besoin de quelqu’un à aimer.

SCOTT : Alors comme ça, Tu nous as créés pour nous aimer ?

DIEU : Oui. Est-ce là si étrange ?

SCOTT : J’essaie de comprendre.

DIEU : On retrouve ce besoin chez les humains, dans leur désir de procréer. Est-ce pour le seul plaisir d’avoir à changer les couches de leurs bébés, de passer des nuits blanches, de les soigner quand ils sont malades et d’être aux petits soins pour  eux ? Et, une fois qu’ils auront un peu grandi, est-ce seulement pour leur procurer la stabilité avec tout ce qu’il leur faut pour être heureux ? Je ne le crois pas. Les parents veulent des enfants pour qu’ils fassent partie intégrante de leur vie. Et c’est pour la même raison que J’ai voulu m’entourer de la compagnie des humains.

SCOTT : Tu nous as créés pour être Tes compagnons ?

DIEU : Oui.

SCOTT : J’avais plutôt l’impression que Tu recherchais notre adoration.

DIEU : N’adores-tu pas ceux que tu aimes ?

SCOTT : Oui, j’imagine, mais quand il s’agit de Dieu, c’est une autre forme d’adoration. C’est plutôt une marque de respect.

DIEU : Bénis soient ceux qui M’adorent ainsi, mais J’aspire à quelque chose d’un peu plus intime. Pour être franc, Je dirais même de beaucoup plus intime.

SCOTT : Donc, Tu préfères que nous soyons comme des amis.

DIEU : Oui, et même des amoureux.

SCOTT : Ho Ho ! Là, on peut dire que c’est très intime !

DIEU : Les amoureux sont faits pour s’aimer, n’est-ce pas ?

SCOTT : Oui, les amoureux sont faits pour s’aimer… mais, comment dire… ils s’aiment un peu plus que des amis, si Tu vois ce que je veux dire.

DIEU : Je sens que ça a du mal à passer. Est-ce que Je me trompe ?

SCOTT : Non ça va ! C’est juste que… Disons, je trouve ça intéressant.

DIEU : Je suis content de te l’entendre dire. Je désire vous aimer, vois-tu, et être aimé de vous le plus profondément possible. Pour certains, cela veut dire qu’ils Me considèrent comme un amant et qu’ils M’expriment leur passion en tant que tel. Cependant, la plupart des gens préfèrent M’aimer comme un Père divin, ou comme un roi : cette image les met plus à l’aise. C’est une forme d’amour que J’apprécie également. Quelle que soit la manière, J’aspire à être proche de vous tous.

SCOTT : Tu nous as créés, disais-Tu, pour être Tes compagnons. Néanmoins, il ne semble pas qu’on se bouscule pour rechercher Ton amitié.

DIEU : C’est malheureusement vrai.

SCOTT : Cela Te déçoit-il ?

DIEU : Certes, mais il y a de l’espoir.

SCOTT : De l’espoir ?

DIEU : Oui, parce qu’un jour la plupart des gens comprendront. Si ce n’est dans ce monde, du moins dans le monde à venir.

SCOTT : J’ai l’impression que certains d’entre nous s’imaginent que lorsque nous irons au Ciel, Tu seras le grand patron, ou devrais-je dire le roi, et que nous ne ferons que venir grossir les rangs de Ton personnel. Mais Tu sembles suggérer que nos rapports seront un peu moins hiérarchiques.

DIEU : Je serai le roi, en effet, mais cela ne veut pas dire que Je me contenterai, une fois l’an, d’apparaître au balcon de Mon palais pour saluer les foules… Non, souvent Je serai au milieu de Mon peuple. J’aime votre compagnie. Mais, au fait, tu n’as pas encore posé ta question.

SCOTT : J’allais Te demander ce que Tu fais pour t’amuser, si toutefois il T’arrive de t’amuser.

DIEU : Bien sûr que Je prends le temps de M’amuser ! S’il est vrai que vous êtes créés à Mon image, c’est donc qu’un grand nombre de vos désirs sont le reflet des Miens. Si vous ressentez le besoin de vous amuser, il y a de grandes chances qu’il en soit de même pour Moi.

SCOTT : Alors, que fais-Tu pour te divertir ?

DIEU : Eh bien, il y a quelque temps de cela, J’ai fait la fête pendant six jours, et J’ai créé l’univers. Je me suis bien amusé.

SCOTT : Rien d’un peu moins spectaculaire ?

DIEU : Je suis un créateur, alors J’aime créer. J’adore fabriquer des choses.

SCOTT : Comme quoi — mis à part l’univers, j’entends ?

DIEU : Et que fais-tu du Ciel ? Il nous a fallu un peu plus de temps pour le créer.

SCOTT : « Nous » ?

DIEU : Oui, Moi et tous Mes assistants.

SCOTT : Aurais-Tu un passe-temps favori ?

DIEU : J’adore observer les gens.

SCOTT : Un sport en particulier ?

DIEU : Personne ne veut jouer avec Moi étant donné que Je gagne toujours, et même si Je perdais, on saurait que Je l’ai fait exprès. C’est la raison pour laquelle Je m’abstiens de pratiquer les sports, quoique J’aime bien voir les autres jouer.

SCOTT : Tu veux dire qu’on fait du sport au Ciel ?

DIEU : Absolument. Mais on ne cherche pas à écraser les autres : ici, on ne joue que des matchs amicaux.

SCOTT : Pourtant, le sport est en grande partie fondé sur la compétition, non ?

DIEU : Oui, c’est souvent le cas sur terre. Mais ici, les valeurs sont différentes, et personne n’essaye d’écraser son adversaire. Il se pourrait qu’il y ait un petit élément de compétition, mais c’est histoire d’ajouter un peu de piment à un exercice vigoureux pratiqué entre amis.

SCOTT: De toute façon, tout le monde là-haut a sensiblement les mêmes aptitudes, n’est-ce pas ?

DIEU : Non. Il y en a qui sont meilleurs que les autres dans certains domaines. Chacun a beaucoup de dispositions, mais pas forcément dans les mêmes disciplines. Après tout, la diversité est le sel de la vie, même dans l’au-delà.

SCOTT : Intéressant ! Plus haut, Tu as évoqué les services religieux, mais j’ai eu l’impression que c’était loin de T’enchanter.

DIEU : Il faut dire que c’est souvent ennuyeux et monotone. Et toi, qu’est-ce que tu en dis ?

SCOTT : Pas grand chose. Je ne vais plus à l’église.

DIEU : Je le sais.

SCOTT : Oui, j’imagine que Tu le sais. Ça me gène un peu, des fois, que Tu saches tout. Y a-t-il place pour l’intimité dans le monde de l’esprit ? Après tout, il n’y a rien de mal à avoir son petit jardin secret, quelque chose qu’on est le seul à connaître.

DIEU : Comme quoi ? Ton code confidentiel ?

SCOTT : Je suppose que je n’en aurai pas besoin, n’est-ce pas ?

DIEU : Jusqu’à présent, Je n’en ai pas vu l’utilité ici.

SCOTT: J’aimerais bien que mes pensées restent du domaine privé.

DIEU : Pourquoi ? Tu veux avoir de mauvaises pensées ?

SCOTT: Non !

DIEU : Allons, soyons francs.

SCOTT : Euh… d’accord. Des fois il m’arrive de ruminer certaines choses, et, disons que dans ces moments-là, mes pensées ne sont pas toujours positives. Mais il y a une autre raison. Je pense que je devrais avoir la liberté de mijoter les choses dans ma tête avant même qu’un autre ne puisse lire mes pensées.

DIEU : Tu as du mal à accepter la transparence ?

SCOTT : Ça me paraît un peu orwellien d’avoir mon esprit et mes pensées sous surveillance.

DIEU : Permets-Moi de te rassurer, cela n’a rien à voir avec Big Brother. Ici, nous sommes ouverts et honnêtes, voilà tout, et par conséquent nous ne ressentons pas le besoin de dissimuler nos pensées et nos intentions.

SCOTT : Tu dis « nous ». Cela T’inclut-il ?

DIEU : Je suis très ouvert, mais Mon esprit transcende le vôtre, même dans votre condition céleste. Donc, c’est vrai que vous ne pourrez pas lire Mes pensées. Mais cela ne M’empêche pas d’être ouvert et tout à fait franc avec vous.

SCOTT : Il faudra que je m’y habitue.

DIEU : Mais c’est déjà comme ça.

SCOTT: Oui, j’imagine. Mais pas de manière aussi flagrante. Bon, passons à un autre sujet. As-Tu des préférés ?

DIEU : Qu’entends-tu par là ?

SCOTT : Des petits chouchous, envers lesquels Tu es plus indulgent, ou sur lesquels Tu veilles davantage.

DIEU : J’aime chacun de vous avec la même ferveur. Mais ceux qui M’aiment en retour profitent davantage de Mon amour. Je veux parler de ceux qui s’efforcent de Me suivre de plus près et de propager Mon amour et Mon message.

SCOTT: Tu trouves ça juste ? Ne devrais-Tu pas traiter tout le monde sur un plan d’égalité ?

DIEU : N’est-il pas juste de récompenser le bien ? Si quelqu’un se montre bon à ton égard, tu as davantage d’estime pour lui ou pour elle que pour les autres, n’est ce pas ? Je ne suis pas différent : Je récompense ceux qui font de leur mieux pour M’aimer et aimer leurs semblables.

SCOTT : De mon point de vue, je ne peux m’empêcher de penser qu’il y a des gens qui ne méritent pas Tes faveurs, mais qui pourtant sont drôlement favorisés. N’y a-t-il pas quantité de gens riches qui jouissent de tout le confort et le bien-être alors qu’ils sont loin de le mériter ?

DIEU : Tu assimiles Mes bénédictions au luxe et à l’abondance. Mais ce n’est pas tout à fait exact. En fait, c’est rarement le cas. Je prends soin de ceux qui M’aiment, et il M’arrive de les bénir matériellement, mais l’abondance matérielle n’est pas en soi un signe de Mes bénédictions. La plupart de Mes bénédictions sont d’ordre spirituel. La paix de l’esprit et du cœur ont bien plus de valeur que les possessions matérielles. Et, croyez-Moi, il vaut mieux que vous amassiez des récompenses dans le monde à venir que d’en jouir sur terre.

SCOTT : Certaines personnes semblent avoir une chance insolente. On dirait qu’elles ont toutes les veines, tandis que nous autres, nous ne gagnons jamais au loto ni même le tiercé dans le désordre. Et que dire de ces gens qui n’arrêtent pas de gagner à la loterie ou aux cartes ? Sont-ils chanceux de naissance ?

DIEU : Tu veux parler de la chance aux jeux de hasard ?

SCOTT : Entre autres…

DIEU : Rares sont ceux qui gagnent aux jeux de hasard. En gros, les seuls à se remplir les poches sont les organisateurs qui plument leurs clients. Ce sont des parasites qui profitent de la crédulité du public. Combien de vies ont été ainsi gâchées !

SCOTT : Donc, c’en est terminé du loto de la kermesse paroissiale !?

DIEU : Bon ! Il faut tout de même préciser que tant que l’on joue à ces jeux avec modération, il n’y a pas de problème, mais il y a toujours le risque, bien réel, de tomber dans la dépendance. Tant qu’on ne dépasse pas les limites, tout va bien, mais très souvent les choses n’en restent pas là. C’est écrit noir sur blanc dans la Bible : l’amour de l’argent est à la racine de tous les maux. Un joueur joue pour gagner. Personne ne joue pour perdre, pas vrai ? Et, en général, ce qu’on gagne, c’est de l’argent. Et cette poursuite du gain finira par entraîner le joueur sur le chemin du mal, et par là j’entends qu’il court à sa perte.

SCOTT : C’est là un thème qui revient fréquemment : on peut jouir d’un grand nombre de choses du moment qu’on n’en abuse pas.

DIEU : Oui, c’est un assez bon principe

SCOTT : Donc, Tu n’es pas contre les boissons alcoolisées ?

DIEU : À consommer avec modération. (Rires.) Tu n’es pas sans savoir que ce fut le premier miracle de Jésus relaté dans l’Évangile.

SCOTT : Lorsqu’Il a changé l’eau en vin.

DIEU : Oui. Et d’un excellent cru, comme tu peux le lire.

SCOTT : En effet. J’ai entendu certaines gens s’insurger contre le « démon de la boisson », mais Tu ne sembles pas penser que ce soit à ce point démoniaque.

DIEU : Si tu en abuses, cela peut très bien le devenir. Alors on ne peut plus dire que le vin réjouit le cœur de l’homme, comme c’est écrit dans la Bible. Mais l’abus d’alcool fait sombrer l’homme dans la stupidité, la morosité, voire la violence. Au lieu d’avoir un effet de relaxation, la boisson devient un monstre qui s’empare de vous et vous détruit.

SCOTT : Alors pourquoi nous avoir donné une chose pareille, si Tu savais que nous allions en abuser ?

DIEU : Si Je vous ai mis sur terre, c’est, entre autre, pour vous apprendre à faire bon usage des choses. Je savais d’avance que l’alcool sous toutes ses formes ferait l’objet d’une consommation excessive, mais beaucoup de gens boivent raisonnablement. Il est des moments où un peu de vin aide à se relaxer, à être plus sociable. D’ailleurs, n’a-t-on pas découvert qu’un peu de vin, consommé avec modération, est bon pour la santé ? Mais, pour l’amour du Ciel, n’en abusez pas.

SCOTT : Tu as été très aimable de répondre à toutes ces questions. Nous allons sans doute nous quitter là-dessus. Cette interview a été un peu courte, mais je pense que c’est une bonne façon de finir.

DIEU : Je suis d’accord. À la prochaine ?

SCOTT : À la prochaine !

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