Mon fusil de Noël

Par Matthew B. Miles

Mon père n’a jamais eu beaucoup de compassion pour les fainéants, ni pour ceux qui gaspillent leurs biens et qui ensuite ne peuvent subvenir à leurs besoins. Mais pour ceux qui étaient véritablement dans la nécessité, il avait le cœur sur la main. C’est de lui que j’ai appris que les plus grandes joies de la vie viennent en donnant, et non pas en recevant.

C’était la veille de Noël 1881 ; j’avais 15 ans et le sentiment que le monde entier autour de moi s’effondrait parce qu’il n’y avait pas assez d’argent pour m’acheter le fusil que je voulais tant cette année là pour Noël.

On avait fini nos corvées plus tôt que d’habitude ; je pensais que P’pa voulait avoir un peu de temps pour qu’on puisse lire la Bible ; donc après le souper, j’ai enlevé mes bottes et je me suis étiré devant le feu en attendant que P’pa descende sa vieille Bible. Pour être honnête, je continuais à m’apitoyer sur mon sort, et je n’avais aucune envie de lire les écritures.

Mais P’pa ne descendit pas la Bible. Au lieu de ça, il s’emmitoufla bien et sortit. Je necomprenais pas pourquoi, parce qu’on avait déjà fini toutes les corvées ; mais bien vite je n’y pensais plus ; j’étais bien trop occupé à ruminer ma déception ; P’pa revint bientôt. C’était une de ces nuits claires et froides, et il y avait de la glace dans sa barbe.

— Viens avec moi, Matt ; mais habille toi bien parce qu’il fait froid ce soir !

J’étais vraiment contrarié ; non seulement je n’avais pas eu mon fusil pour Noël, mais en plus P’pa me demandait de ressortir dans le froid sans raisons apparentes !

On avait déjà fini toutes nos corvées, et je ne voyais pas ce qu’il pouvait bien y avoir à faire dehors surtout dans une nuit comme celle-là. Mais je savais que P’pa n’était pas très patient avec ceux qui traînent les pieds.

Je me suis levé, j’ai remis mes bottes puis j’ai mis mon manteau, mon écharpe, ma casquette et mes moufles ; Ma me fit un sourire mystérieux au moment où je sortais ; il se passait quelque chose mais je ne savais pas quoi !?

Dehors, je devins encore plus perplexe ; Là devant la maison, les deux chevaux étaient attelés au grand traîneau ; je compris tout de suite que quoique ce soit qu’on allait devoir faire n’allait pas être un petit travail de 5 minutes.

On n’attelait jamais le grand traîneau à moins d’avoir quelque chose de très lourd à tirer. P’pa était déjà sur le siège, les rennes en main. A contre cœur, je m’assis à ses côtés ; le froid commençait déjà à m’envahir et je me sentais misérable. P’pa fit le tour de la maison et vint s’arrêter devant la réserve de bois ; il descendit et je le suivis.

— Je pense qu’on aura besoin des grandes ridelles, dit-il, viens m’aider.

Les grandes ridelles ! Là je compris qu’on était parti pour un travail de plusieurs heures ! Après avoir changées les ridelles, P’pa entra dans la remise et en ressortit les bras chargés de bûches, les bûches que j’avais passé tout l’été à descendre de la montagne et à scier tout l’automne. Pourquoi faisait-il tout ça ? Finalement je lui demandai

— P’pa, qu’est-ce que tu fais ?

— Est-ce que tu es passé chez la veuve Jensen dernièrement ?

La veuve Jensen vivait à environ 3 km de chez nous. Son mari était mort il y avait un peu plus d’un an et elle se retrouvait seule avec 3 enfants, dont l’aîné avait juste 8 ans.

— Oui, je l’ai vu il n’y a pas très longtemps ; mais pourquoi ?

— J’y suis passé ce matin, dit P’pa, et j’ai vu le petit Jacky qui cherchait quelques branches dans la remise ! Il n’ont plus de bois, Matt !

Ce  fut  tout  ce qu’il  dit, puis il retourna dans la remise chercher une autre brassée de bois. Je le suivis. On remplit le traîneau si haut que je me demandais si les chevaux allaient être capables de le tirer !

Puis P’pa se dirigea vers le fumoir et décrocha un jambon et un gros morceau de bacon. Il me les tendit et me demanda de les mettre sur le traîneau et de l’attendre ; quand il revint, il portait un sac de farine sur l’épaule et un autre petit sac de quelque chose dans la main gauche.

— Qu’est-ce qu’il y a dans le petit sac ? Demandai-je.

— Des chaussures ! Ils n’ont plus de chaussures. Le petit Jacky avait juste de vieux  chiffons  autour  des pieds quand je l’ai vu ce matin ; et j’ai aussi quelques sucreries pour les enfants ! Ca ne serait pas vraiment Noël s’il n’y avait pas quelques sucreries !

On parcourut les 3 km en silence jusque chez les Jensen. J’essayais de comprendre ce que P’pa faisait ; on n’était pas riche nous-même.

Bien sûr on avait beaucoup de bois, bien que ce qui restait maintenant fussent des troncs qu’on allait devoir scier et fendre avant de pouvoir s’en servir. On avait de la viande aussi et de la farine, qu’on pouvait partager, mais on n’avait pas d’argent ; alors comment P’pa leur avait-il acheté des chaussures et des sucreries ?

Pourquoi faisait-il tout ça ? La veuve Jensen avait d’autres voisins plus proches que nous ! Ce n’était pas à nous de l’aider !

On arriva par derrière la maison des Jensen et on déchargea le bois aussi vite que possible. Puis on s’approcha avec la viande, la farine et les chaussures et on frappa à la porte qui s’ouvrit de quelques centimètres.

Une petite voix demanda timidement,

Qui est-ce ?

— C’est Lucas Miles madame, et mon fils Matt. Pouvons-nous entrer quelques minutes ?

La veuve Jensen ouvrit la porte et nous fit entrer. Elle avait mis une couverture par-dessus ses vêtements. Les enfants, eux aussi emmitouflés dans des couvertures, étaient assis devant un tout petit feu qui ne donnait presque pas de chaleur. La veuve Jensen chercha une allumette pour allumer la lampe.

— On vous a apporté quelques bricoles madame, dit P’pa en posant le sac de farine.

Je posai la viande sur la table, et P’pa lui tendit le sac avec les chaussures ; elle l’ouvrit avec hésitation et en sortit les chaussures, une paire à la fois ; il y avait une paire pour elle et une paire pour chaque enfant—des bonnes chaussures, les meilleurs ; des chaussures qui allaient durer.

Je la regardai attentivement. Elle se mordait la lèvre inférieure pour l’empêcher de trembler et des larmes remplirent ses yeux et commencèrent à couler sur ses joues. Elle regarda P’pa comme si elle voulait dire quelque chose, mais rien ne sortit.

— On a apporté un chargement de bois aussi, Madame, dit P’pa.

Puis en se tournant vers moi :

— Matt, voudrais-tu en amener un peu pour ranimer ce feu ?”

Quand je sortis pour chercher du bois, je n’étais plus le même. J’avais un nœud dans la gorge, et bien que je n’aime pas l’admettre, j’avais les yeux plein de larmes.

Dans mon esprit je revoyais ces trois petits assis près du feu et leur mère debout là avec de grosses larmes qui lui coulaient sur les joues et tant de gratitude dans le cœur qu’elle ne pouvait même pas parler.

Une joie indescriptible remplit mon âme, une joie que je n’avais jamais ressentie auparavant. Plusieurs fois déjà j’avais donné à Noël, mais jamais cela n’avait fait une telle différence. Je pouvais voir qu’on avait pratiquement sauvé la vie de ses gens.

Un  bon  feu  ronronna  bientôt  dans la cheminée et l’esprit de chacun se détendit. Les enfants commencèrent à sourire quand Pa leur donna des biscuits, et la veuve Jensen regardait avec un sourire qui n’avait sans doute pas éclairé son visage depuis longtemps.

Finalement elle dit :

— Que Dieu vous bénisse ! Je sais que c’est Dieu lui-même qui vous a envoyé ; les enfants et moi avions priés pour qu’Il nous envoie un de ses anges pour nous aider.

Malgré moi, ma gorge se serra à nouveau et mes yeux se remplirent de larmes. Je n’avais jamais pensé à P’pa en ces termes auparavant, mais maintenant que la veuve Jensen le disait, je pouvais voir que c’était vrai.

J’étais maintenant sûr qu’il n’y avait jamais eu sur terre un homme meilleur que mon père. Je commençais à me remémorer toutes les fois où il avait aidé des voisins et la liste semblait sans fin.

P’pa insista pour que chacun essaye ses nouvelles chaussures avant qu’on parte, et elles allaient toutes parfaitement.

Au moment de partir, P’pa pris chacun des enfants dans ses bras pour les embrasser. Ils s’accrochaient à lui et ne voulaient pas qu’on parte. Je pouvais voir que leur père leur manquait et j’étais content d’avoir toujours le mien.

A la porte, P’pa se tourna vers la veuve Jensen et dit :

— Ma femme veut vous inviter pour le repas de Noël demain midi ; la dinde sera plus qu’on ne peut manger à 3, et un homme devient coléreux s’il doit manger de la dinde 3 jours de suite ! On viendra vous chercher vers 11 heures ; ce sera  bien  d’avoir des petits enfants avec nous pour Noël.

En effet, j’étais le plus jeune ; mes deux frères et mes deux sœurs étaient tous mariés et vivaient loin.

— Merci tellement, Mr Miles, et je n’ai pas besoin de dire que Dieu vous bénisse, parce que je sais qu’il va le faire.

Dehors, sur le traîneau, je ressentis une chaleur qui venait de l’intérieur et je ne remarquais même pas le froid. Après s’être éloigné un peu, P’pa se tourna vers moi :

— Matt, je voudrais t’expliquer quelque chose ; ta mère et moi avions économisé toute l’année pour pouvoir t’offrir ton fusil, et ce matin j’étais parti pour aller l’acheter, mais en chemin j’ai vu le petit Jacky qui cherchait du bois, les pieds entourés de chiffons et j’ai su ce que je devais faire ; alors j’ai dépensé l’argent pour acheter les chaussures et quelques friandises pour ces enfants ; est-ce que tu comprends ?

Je compris et mes yeux s’embuèrent à nouveau. Et j’étais tellement heureux qu’il l’ait fait. A ce moment là, le fusil me sembla bien loin dans ma liste de priorités ; P’pa m’avait donné tellement plus ; il m’avait  donné  cette  lumière  sur le visage de la veuve Jensen et les sourires radieux des enfants.

Pour le restant de ma vie, chaque fois que j’ai revu un des Jensens, ou chaque fois que j’ai fendu un bloc de bois, je me suis souvenu ; et ce souvenir m’a toujours  apporté  la  même joie que j’avais ressentie ce soir là en rentrant à la maison au côté de P’pa.

P’pa  m’avait donné bien plus qu’un fusil cette nuit-là ; il m’avait donné le plus beau Noël de ma vie.

***

Patrick commentaire :

Cette histoire ressemble à un beau conte de Noël, n’est-ce pas ? Elle semble un peu irréelle par nos critères de vie d’aujourd’hui. Mais cette histoire est bien réelle et elle est bien arrivée !

C’est de cette façon que nos aïeux vivaient et réussissaient à survivre dans les moments difficiles. Les gens se donnaient la main et se rendaient service mutuellement.

La vie était beaucoup plus dure que maintenant ; beaucoup devaient survivre avec de maigres revenus et les gens étaient heureux avec le moindre petit extra.

Alors, comment ont-ils pu réussir à survivre et à traverser toutes ces difficultés qui jalonnaient leur vie ? La réponse est toute simple et humble en soi-même, grâce à leur simple foi en Dieu et Sa provision.

Le monde à cette époque était définitivement moins égoïste.  

Prenez comme exemple, le temps de la récolte et de la moisson. Tout le monde se réunissait pour aider chaque propriétaire à récolter. C’était un moment de fête et de réjouissance dans les villages de campagne. Il y avait de grand repas ensemble ; le travail était dur, mais à la fin de la journée, tout le monde se réunissait autour de la table pour profiter de ces moments précieux ensemble.

De même, pour les vendanges, les récoltes d’arbres fruitiers, etc.

J’ai entendu quelqu’un dire qu’il n’était pas d’accord avec ceux qui regrettaient et avaient la nostalgie du passé ; que la vie moderne d’aujourd’hui est nettement meilleure que celle de nos aïeux ?!

Eh bien, je ne suis pas tout à fait d’accord avec cette personne. Si vous regardez notre société d’aujourd’hui pour la comparer avec celle d’hier, il n’y a pas photo ! Le verdict est sans appel !

— Bien qu’il y ait des avantages dans de nombreux domaines techniques et matériels ;  

— Bien que la médecine ait progressé énormément et que les gens vivent un peu mieux qu’auparavant et peuvent s’acheter plus de choses … 

Nous avons perdu un grand deal de choses vitales dans nos vies :

— La pollution des villes a remplacé l’air pur de nos campagnes ;

— Pour construire davantage, nous détruisons de plus en plus notre environnement sain ;

— Les saisons ont pour ainsi dire disparu ;

— Les mers, les montagnes, nos forêts (quand il en reste), etc., sont pollués ou disparaît.

Maintenant, entendons-nous bien ; le point ici, nous ne pouvons pas retourner en arrière pour vivre comme nos aïeux vivaient ; le passé est le passé et il ne reviendra plus.

Ce n’est pas de se morfondre aussi dans notre nostalgie et de pleurer sur notre passé, ce que nous avons perdu.

Le point maintenant, dans ce présent et cet avenir qui nous attendent, c’est d’apprendre de nos erreurs, où nous nous sommes égarés, fourvoyés, en pensant que nous étions des dieux.

Reconnaissons-le, nous avons fait et nous sommes en train de faire un immense gâchis sur cette planète, et triste à dire, si Dieu n’intervient pas très vite, toute la vie sur cette planète va disparaître, incluant nous-mêmes !

Heureusement, il y a un peu plus de deux mille ans, un petit enfant humble est né parmi les plus pauvres, portant avec lui un message d’espoir, de paix et d’amour.

Ce jour béni fut le premier Noël pour l’humanité entière. Et aujourd’hui encore, son message est toujours le même et aussi puissant que jamais.

Rappelons-nous ce message d’amour et d’espoir, et si nous tendons l’oreille assez, nous entendrons les anges …

Et l’ange leur dit : N’ayez point de peur, car voici, je vous annonce un grand sujet de joie qui sera pour tout le peuple ; car aujourd’hui, dans la cité de David, vous est né un sauveur, qui est le Christ, le Seigneur. Et ceci en est le signe pour vous, c’est que vous trouverez un petit enfant emmailloté et couché dans une crèche. Et soudain il y eut avec l’ange une multitude de l’armée céleste, louant Dieu, et disant : Gloire à Dieu dans les lieux très-hauts ; et sur la terre, paix ; et bon plaisir dans les hommes !

(Évangile de Luc, chapitre 2) 

***

 

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