C’était la veille de Noël et, fidèle à son habitude, George Mason était le dernier à quitter le bureau. Il se dirigea vers la chambre forte, en fit tourner les cadrans puis ouvrit la lourde porte. Après s’être assuré qu’elle ne se refermerait pas sur lui, il entra.

Un petit carton blanc était scotché juste au-dessus de la rangée supérieure des coffres. Quelques mots y étaient inscrits. George y fixa son regard : il ne pouvait oublier…

Un an plus tôt exactement, il était aussi entré dans cette chambre forte. Et puis, derrière son dos, lentement, silencieusement, la grosse porte s’était refermée sur lui !

Il était pris au piège, plongé soudain dans une terrifiante obscurité ! Dans un cri rauque comme une explosion de rage, il se jeta de tout son poids contre la porte, mais celle-ci ne montra pas le moindre signe de faiblesse. Comme aucune minuterie n’en contrôlait le mécanisme, la chambre forte resterait fermée jusqu’à ce que quelqu’un l’ouvre de l’extérieur. Le lendemain matin.

C’est là qu’il prit conscience de la terrible réalité. Demain, à vrai dire, personne ne viendrait : demain c’était Noël !

Une fois de plus, il se jeta contre la porte en poussant un cri sauvage ; finalement, à bout de force, il se laissa choir sur les genoux. Il s’ensuivit un long silence, un silence perçant et assourdissant tout à la fois. Plus de trente six heures allaient s’écouler avant que personne ne vienne le libérer : trente-six heures dans une boîte en acier d’un mètre sur deux mètres cinquante, et d’un peu plus de deux mètres de haut. Aurait-il même suffisamment d’oxygène ?

Haletant, transpirant à grosses gouttes, il inspecta le sol à tâtons. Dans le coin au fond à droite, juste en bas du mur, il découvrit un petit orifice circulaire. Vite, il y enfonça le doigt et ressentit, faiblement mais distinctement, un courant d’air frais.

Il en éprouva un tel soulagement qu’il éclata en sanglots. Puis, pour finir, il prit le parti de s’asseoir. Non, c’était impossible, il n’allait pas rester là enfermé trente-six heures ! Il y aurait bien quelqu’un pour remarquer, déplorer son absence. Mais qui donc ?

Il était célibataire et vivait seul. La femme de ménage ? Elle n’était qu’une domestique, et c’est bien ainsi qu’il l’avait toujours traitée. Son frère l’avait invité à passer Noël dans sa famille, mais les enfants… Ils  lui tapaient sur les nerfs, et puis ils s’attendaient à des cadeaux. Alors il avait décliné l’invitation.

Un ami lui avait demandé de l’accompagner, le jour de Noël, dans une maison de personnes âgées, histoire de jouer du piano, car il était bon musicien. Mais il s’était trouvé une excuse. Il comptait rester chez lui à écouter les nouveaux enregistrements qu’il s’était offerts, tout en savourant un bon cigare.

Donc personne ne viendrait le délivrer. Personne. Non, personne. La nuit s’écoula lentement, puis toute la journée de Noël et la nuit qui suivit…

Le lendemain de Noël au matin, le chef du service arriva au bureau à l’heure habituelle, ouvrit la chambre forte, puis se rendit à son bureau privé.

Sans se faire voir, George Mason se précipita dans le couloir en titubant. Il courut au distributeur d’eau et but à grosses gorgées. Personne ne le vit sortir. Personne non plus ne le vit prendre un taxi pour rentrer chez lui.

Une fois arrivé à la maison, le temps de se raser et de se changer, il avala un petit déjeuner sur le pouce et retourna à son bureau, où ses employés le saluèrent d’un geste machinal.

Ce jour-là, il rencontra quelques connaissances, il eut même une conversation avec son frère. Mais il lui fallut se rendre à l’évidence : durant la grande célébration de la fraternité (que Noël est censé être), il avait disparu de la société des humains sans que personne n’eût regretté son absence.

Le cœur serré, il se mit à réfléchir sur le vrai sens de Noël. Se pouvait-il que, toutes ces années, il eût été à ce oint aveuglé par l’égoïsme, l’indifférence et l’orgueil ? Après tout, donner n’était-il pas l’essence même de Noël, parce que c’est le message que Dieu a donné au monde en envoyant Jésus ?

Tout au long de l’année qui suivit, à travers de menues gentillesses, de petits actes de générosité qui souvent passaient inaperçus, George Mason essaya de se préparer… Et voilà que c’était à nouveau la veille de Noël…

À reculons, précautionneusement, il sortit de la chambre forte et en referma la porte. D’un geste de la main presque affectueux il toucha la sinistre paroi d’acier et quitta le bureau.

Maintenant, le voilà qui marche d’un pas décidé, vêtu de son sombre pardessus et coiffé de son chapeau noir, le même George Mason que l’année dernière. Mais est-ce bien le même homme ?

Il descend la rue, la distance de quelques pâtés de maisons, puis hèle un taxi, car il ne veut surtout pas être en retard. En effet, ses neveux comptent sur lui pour les aider à décorer le sapin. Ensuite, il emmènera son frère et sa belle-sœur à une représentation de Noël.

Pourquoi est-il si heureux ? Il est chargé de paquets et il lui faut, avec peine, se frayer un chemin dans la foule, mais tout cela le réjouit, le grise même. Comment une telle transformation est-elle possible ?

Peut-être que le petit carton blanc y est pour quelque chose, celui qu’il a scotché à l’intérieur de sa chambre forte au premier jour de la Nouvelle année. On peut y lire ces mots, écrits de la main même de George Mason :

AIMER LES GENS

SE RENDRE INDISPENSABLE QUELQUE PART

TEL EST LE SENS DE LA VIE

TEL EST LE SECRET DU BONHEUR

VIVE NOËL ! 

***

Réveillon de Noël avec une prostituée

Nous sommes en décembre, 1960, à Houston. Mon père venait de décéder quelques mois auparavant, laissant derrière lui un adolescent de 16 ans, avec un moral au plus bas, confus et plus rebelle que jamais. La présence de mon père me manquait plus que jamais et je ne sais pas si j’étais plus en colère contre lui ou contre Dieu.

Le Réveillon de Noël arrivait. Les gens faisaient leurs achats de dernière minute, les mères

s’occupaient à cuisiner leur grand repas, les familles se réunissant ensemble. Les enfants tous excités, remplis de curiosités par les beaux cadeaux sous l’arbre de Noël.

C’était un moment dans l’année où tout le monde étaient supposés être heureux. Mais pour moi, l’esprit de Noël n’était pas au rendez-vous. J’étais trop rempli de confusion et d’émotions négatives pour pouvoir l’apprécier.

Ma mère cuisinait un repas de Réveillon pour ma sœur, mon frère et moi-même. Mais j’avais le cœur trop gros et n’en pouvant plus ; j’ai attrapé mon blouson, m’esquivant discrètement de la maison pour prendre un bus pour le centre-ville. Je voulais être seul et voir les décorations de Noël en ville.

Aussitôt que je suis monté dans le bus, je me suis senti beaucoup mieux, essayant de me décontracter le mieux que je pouvais, admirant les lumières de Noël à travers les fenêtres du bus.

Main Street and Preston ! Se mit à crier le chauffeur du bus. Je sautais en dehors.

Il y avait beaucoup de gens dans les rues ; je suppose qu’ils venaient de finir leurs courses effrénées de Noël pour rentrer chez eux et célébrer Noël dans leurs familles.

Je décidais de faire un peu de lèche-vitrine. C’était amusant. Je me voyais suivi par un vendeur qui prenait mes commandes. Pendant les trois heures qui suivirent, j’étais devenu un gosse de riche, dépensant mon argent sans compter.

Mais au bout d’un moment, mon estomac commença à gargouiller. Je réalisais que j’avais faim et qu’il était le temps de revenir à la maison.

En mettant la main dans ma poche, je découvris qu’il ne me restait plus d’argent pour prendre le bus et rentrer à la maison. J’avais quitté la maison précipitamment, oubliant de prendre assez d’argent pour le retour.

A ma stupéfaction, regardant autour de moi, je découvris que les rues étaient devenues désertes ; seulement quelques SDF trainaient sur l’avenue principale, à la recherche d’un endroit chaud pour passer la nuit.

J’étais sûr que ma mère devait se faire du souci, ne me voyant pas à la maison. Je commençais à me sentir très mal en pensant que  j’étais en train de gâcher le Réveillon de Noël pour ma mère, mon frère et ma sœur. Je n’avais même pas assez de monnaie pour téléphoner chez moi et les avertir. Je me suis mis à remonter le col de mon blouson, marchand au hasard dans la rue.

C’est à ce moment-là que la plus merveilleuse odeur vint chatouiller mes narines. Je regardais de l’autre côté de la rue, où un restaurant était complètement éclairé. En traversant la rue et m’approchant de la grande vitrine, je vis que les tables étaient remplies de personnes, buvant et mangeant leur dîner de Noël.

A ce moment-là, la seule chose que je voulais, c’était un bon repas chaud.

Je m’aperçus qu’à une table, il y avait une jeune femme noire qui mangeait toute seule. Elle me fit un geste pour que j’entre dans le restaurant et que je vienne à sa table.

Un peu surpris, je regardais autour de moi, pour ne voir personne. Une seconde fois, elle me fit le geste d’entrer et de venir la rejoindre. La faim étant trop forte, je décidais d’entrer et de venir m’asseoir à sa table.

— Que fais-tu seul dans la rue par une nuit aussi froide ? C’est tard et c’est le Réveillon de Noël.

Je m’assis, essayant du mieux que je pus, en balbutiant quelques paroles cohérentes, de raconter mon histoire. Mais avant que je puisse finir, elle appela le serveur.

— Ordonne ce que tu veux, elle me dit en buvant une gorgée de son café chaud.

— Je n’ai pas d’argent pour payer,  je répondis.

— Hey, ne t’inquiète pas, c’est moi qui paye ton repas de Noël, ce soir, okay !

J’ai ordonné un plat avec de la dinde et de la farce, enrobée d’une délicieuse sauce de cranberry. Une purée de citrouilles et un verre de lait.

J’étais assis devant cette femme, savourant le plus délicieux repas que je pensais n’avoir jamais mangé de ma vie. De temps en temps, elle jetait un regard vers moi en souriant.

Après que j’eus terminé de manger, elle alluma une cigarette et me demanda :

— Comment penses-tu revenir chez toi cette nuit ?

J’avais complètement oublié à ce sujet.

— Je…ah…,  je ne suis pas sûr. Je n’ai pas d’argent en poche et en plus, les bus ne roulent plus à cette heure tardive de la nuit. Je suppose que je vais aller à l’arrêt de bus et dormir là-bas.  J’essaierais de revenir par mes propres moyens demain.

La jeune femme pensante, s’appuyant sur le dos de sa chaise et tirant une bouffée de sa cigarette en l’air, me dis :

— Et bien, tu vas devoir venir dormir chez moi ce soir et je vais prendre soin de toi, tu ne peux pas rester dormir dehors avec une nuit aussi froide. Ne t’inquiète pas.

Amicalement, elle me donna une tapette sur mon bras.

— Mon nom est Mae et je travaille dans la rue.

— Dans la rue ?

— Ne t’inquiète pas mon garçon, relax toi et profite de cette nuit !

Plusieurs pensées commençaient à m’envahir, mais à ce moment-là, cela n’avait pas tellement d’importance, j’avais l’estomac rempli et la perspective d’une bonne nuit au chaud. Je sentis de la chaleur au fond de moi-même, un bien-être. D’ailleurs, Mae n’était plus une étrangère pour moi, mais une amie !

Mae vivait dans une petite chambre qu’elle avait décorée avec beaucoup de goût.

— Veux-tu manger quelque chose en plus ? Me montrant où se trouvait la cuisine.

La chambre à un lit et un divan aussi.

— Tu coucheras dans le lit, et moi, je dormirais sur le divan.

Mae attrapa mon blouson pour le suspendre dans la penderie. Soudainement, je réalisais combien j’étais fatigué. Je me déshabillais et m’engouffrait dans les draps, pour m’endormir profondément.

Le lendemain matin, je me réveillais pour trouver un breakfast appétissant sur la table : des œufs, des toasts et un verre de lait.

Après le breakfast, Mae me donna un peu de monnaie pour que je puisse prendre un bus pour rentrer chez moi.

— Cela devrait être assez pour que tu puisses rentrer chez toi.

Elle m’accompagna à la porte et me serra la main tendrement et avec affection. Je pouvais voir que ses yeux étaient humides.

— Au revoir Mae, merci pour tout ce que tu as fait pour moi cette nuit !

— Bye et rentre directement à la maison, tu m’as entendu ?

— Yes, ma’am !

Dans le bus, regardant à travers la vitre, je me rappelle les derniers quarante-huit heures. J’étais heureux ! J’avais pensé que Dieu m’avait abandonné durant ce mois de décembre, mais j’avais tort ; il m’a surpris ! Il m’a montré combien il m’aimait, en me donnant le plus beau Noël de ma vie !

Le plus beau présent, il me l’a donné d’une façon la plus inattendue.

Je ne peux pas penser à Noël sans penser à Mae, et quand je le fais, je prie pour elle !

***

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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