L’esprit de Raton

Par Daniel ‘Chip’ Ciammaichella

Se découpant sur un fond de nuages noirs menaçants, le majestueux pic enneigé de la Sierra Grande se dressait comme une sentinelle qui semblait garder un œil vigilant sur le semi-remorque qui faisait son chemin sur l’US Highway 87.

Mike guidait son camion avec le peu de lumière qui parvenait à filtrer à travers les nuages. Le cône grisâtre du volcan Capulin s’élevait comme un fantôme alors que les nuages commençaient à cracher un fin voile de neige blanche qui fit disparaître tous signes de montagnes à l’Ouest, et le pays Mesa au Nord.

Mike connaissait bien les dangers de cette portion de l’US 87 en hiver ; cela faisait plusieurs années qu’il naviguait entre Amarillo au Texas et Taos au Nouveau Mexique. Ce soir-là, il était pressé de rentrer chez lui à Taos, déterminé à ne pas manquer son premier Noël avec sa femme et leur nouveau-né !

Il appuya sur l’accélérateur de son Peterbuilt, déterminé à couvrir autant de kilomètres que possible avant que la tempête ne l’atteigne. Il se pencha pour allumer sa radio et très vite la mélodie de Douce nuit, sainte nuit remplie la  cabine, en provenance de Radio KRTN à Raton, à environ 45 Km à l’Ouest.

Quelques minutes plus tard les premiers flocons commencèrent à moucheter le pare brise et des rafales de vent à secouer la cabine. Très vite la neige se mit à tomber serré, et le vent se transforma en blizzard. Bien qu’il fût incapable de voir même le nez de son camion, Mike continua à avancer dans ce néant.

Il savait qu’il devrait s’arrêter et attendre une accalmie, mais un coup d’œil à la jauge de gasoil lui dit que s’il s’arrêtait, il n’aurait pas assez d’essence pour maintenir le moteur allumé pour fournir de la chaleur et de la lumière pour être vu des autres véhicules, et ensuite arriver à la prochaine station à Raton.

Quand le tracteur commença à glisser sur la droite et à traverser la bande d’arrêt d’urgence, il réalisa qu’il aurait dû s’arrêter. Il donna un coup de volant à gauche et accéléra, mais c’était trop tard.

Cette tentative désespéré causa seulement un tête-à-queue du tracteur et la remorque se mit en travers. Avant que Mike puisse laisser échapper un mot, le camion s’écrasa sur le côté comme une baleine sur la plage, le projetant sur le siège du passager.

A part son orgueil, Mike n’était pas blessé. Sa première réaction fut d’attraper le micro de sa  CB qui se balançait au-dessus de sa tête et d’appeler de l’aide. Il essaya les 40 canaux, mais ses appels restèrent sans réponse. Ecœuré, il donna un coup de pied au pare-brise qu’il regretta aussitôt comme le vent et la neige s’engouffrèrent dans l’habitacle.

Réalisant qu’il venait d’éliminer toutes ses options de rester dans le camion, Mike se faufila avec précaution à travers le pare-brise cassé et se laissa glisser sur le capot jusqu’au sol. Le vent et la neige commençaient  à effacer rapidement les traces de l’accident alors que Mike gravissait à quatre pattes le talus pour sortir du fossé et remonter sur la route pour marcher en direction de Raton.

Il ne fallut pas longtemps pour que Mike réalise qu’essayer de marcher dans ce blizzard était insensé et peine perdu. Chaque décision qu’il avait faite jusqu’ici s’avéra être la mauvaise, et il commençait à se demander si le destin n’avait pas décidé que son temps sur terre était terminé.

La neige l’aveuglait alors qu’il  titubait, ne sachant même pas s’il allait dans la bonne direction. La tempête blanche qui l’enveloppait modifiait la dimension des choses et effaçait toutes indications, et il n’était même plus sur du terrain sur lequel il marchait parce que ses pieds devenaient insensibles.

Le vent glacé transperçait tous ses vêtements et pénétrait ses os même. Comme dans une transe, Mike continuait, jusqu’à ce que finalement il trébuche et tombe d’un talus qui bordait la route. Il était fatigué, si fatigué qu’il n’essaya même pas de se relever ; au lieu de ça, il se recroquevilla sur lui-même et ferma ses yeux.

— Je vais juste me reposer ici pendant quelques minutes et après je repartirai pensa-t-il en sombrant dans un état d’inconscience.

Mike se sentait bien et confortable, et il pouvait voir sa femme assise sur leur vieux canapé, tenant dans ses bras leur fils de 3 mois. Il se sentait parfaitement bien, jusqu’à ce qu’une voix perce le brouillard et le ramène à la réalité.

— C’est le moment de te réveiller mon garçon, je pensais que tu étais mort !

Mike ouvrit ses yeux pour découvrir qu’il était assis dans une voiture, recouvert d’une couverture. Comme il commençait à regarder autour de lui, il remarqua l’équipement radio entre lui et le siège du conducteur. Il se demanda alors s’il était dans un véhicule de police ou de pompier, mais sa question trouva rapidement une réponse quand il regarda sur la gauche ; l’homme qui conduisait était de toute évidence un policier vu le badge de Police de Raton qu’il avait sur l’épaule droite.

Mais l’homme lui-même aurait très bien pu être un modèle pour un poster d’officier de police. Ces cheveux et sa moustache étaient gris, et comme il quitta des yeux la route pendant une fraction de seconde pour regarder Mike, ses lunettes ne pouvait pas dissimuler des yeux bleus brillant de jeunesse. Sa voix était empreinte d’autorité et de compassion.

— Alors ! Comment vous sentez-vous ? Vous savez vous avez drôlement de la chance que je vous ai trouvé ! Vous auriez pu mourir de froid !

— Oui, j’en suis conscient, répondit Mike, j’aurai mieux fait de rester dans mon camion. En fait je n’aurais jamais dû continuer à rouler dans cette neige !

— Puis Mike hésita, comment faites-vous pour conduire dans ce blizzard et pourquoi ? On ne peut même pas voir l’avant de la voiture !

— L’officier de police sourit : Oh, je peux voir ; préfèreriez-vous que je sois resté à Raton en train de siroter du café pendant que vous mourriez de froid ? En parlant de café, il y en a dans cette thermos à côté de vous. Servez-vous !

— Ah, merci !

Il se servit une tasse de café bien chaud, et après quelques gorgées il demanda,

— Comment m’avez-vous trouvé ?

— Quelqu’un vous a vu sortir de la route et nous a appelé.

— Mais n’est-ce pas la police de la route qui s’occupe des cas de ce genre au milieu de nulle part ?

— Normalement oui, mais on fait tous ce qu’on peut. Ils n’ont pas assez de personnel pour être partout à la fois. Et en plus j’aime bien faire une petite virée dans une tempête de neige. Vous n’étiez pas difficile à trouver ; vous étiez à peine à 100 mètres de votre camion après avoir tourné en rond plusieurs fois !

Il se tourna vers Mike avec un grand sourire. Mike n’était pas un fan de policiers, mais celui-ci était très sympathique, le genre de personne qu’on ne peut pas s’empêcher d’admirer. Après un court silence, l’officier de police reprit la parole.

— J’ai téléphoné et je vous ai réservé une chambre dans un motel ; comme ça vous pourrez vous reposer et faire les appels et les arrangements que vous avez besoin de faire.

Mike pensa à sa femme et à son fils.

— J’espérais louer une voiture pour rentrer à Taos. Ma femme et moi avons eu notre premier enfant récemment, et j’aurai tant aimé être avec eux pour notre premier Noël !

— Désolé fiston, mais je doute que vous trouviez une voiture à louer à cette heure-ci la veille de Noël. Et la police de la route a fermé toutes les routes qui partent de Raton ; si bien que même si vous trouviez une voiture à louer, vous ne pourriez aller nulle part. Mais ne vous inquiétez pas ! Si vous avez un peu de foi, les choses peuvent s’arranger.

Mike ne répondit rien, mais son visage montrait sa déception.

— Vous avez des enfants ?

— Oui, répondit le policier d’un air attendris, j’ai la meilleure femme au monde et nous avons trois enfants merveilleux. Nous sommes souvent ensembles, mais je sais ce que c’est que d’être loin de ceux qu’on aime ; j’ai aussi deux autres enfants de mon premier mariage et ça me fait de la peine de ne pas pouvoir passer du temps avec eux comme je le voudrais ! Mais le fin mot de l’histoire, c’est de vivre sa vie dans les circonstances que Dieu nous a donné, et d’en tirer le meilleur. Votre femme et votre fils vous aiment comme vous les aimez, et personne ne peut changer ça. Je pense qu’il faut  apprécier ce qu’on  a, et ne pas gaspillez notre temps sur les embûches que le destin nous envoie. La vie est trop courte.

Ils entraient maintenant dans Raton et au premier rond-point ils tournèrent à gauche pour arriver enfin au Robin Hood Motel. Au lieu d’aller au bureau, le policier s’arrêta devant la première rangée de chambres et remit une clé à Mike.

— Et voilà ! Tout est déjà arrangé pour vous, avec les compliments de la ville de Raton.

Mike prit la clé, surpris de l’efficacité du policier.

— On dirait que vous saviez que j’allais venir, dit-il en sortant de la voiture ?!

— C’est vrai, je le savais !

Mike se retourna et regarda le policier. Ces yeux bleus brillaient, mais ne donnaient aucune indication pour savoir s’il plaisantait ou non. Leurs yeux se croisèrent.

— Sérieusement, je ne sais pas comment vous remercier ! Je vous dois la vie !

— Ce n’est rien ! Soyez un peu plus prudent en conduisant et prenez bien soin de votre femme et de votre bébé. Peut-être vous pourrez me payer une bière la prochaine fois que vous passez par là !

— Je le ferai, dit Mike en fermant la porte et en regardant la voiture s’éloigner.

Avec la neige qui tombait, la voiture sembla disparaître dans un tourbillon immaculé.

Mike ouvrit la porte de sa chambre et se demandait pourquoi la lumière était déjà allumée, quand il  découvrit sa femme assise sur le lit en train de jouer avec leur bébé !

— Ferme la porte, chérie ! Il ne faut pas que le bébé prenne froid, dit-elle en s’approchant pour l’embrasser.

— Mais comment… ? Comment as-tu fait pour arriver jusqu’ici ?

— Je croyais que tu l’avais envoyé !

— Envoyé qui ?

— Cet officier de police très gentil qui est venu à Taos et qui m’a amené ici pour te rencontrer ! Il m’a dit que tu l’avais envoyé parce que tu allais être retardé à Raton. Il a même amené tous nos cadeaux de Noël et nous a  acheté ce petit arbre que tu vois. C’était vraiment quelqu’un de bien. ! …  Imagine conduire jusqu’ici dans ce blizzard  juste pour rendre service à un inconnu !

Mike se souvint des dernières paroles du policier quand il était sorti de sa voiture, et dit en souriant,

— Je crois que ce policier doit être une sorte d’ange.

Il raconta les évènements de la soirée à sa femme qui écoutait bouche bée, reconnaissante qu’il ne soit pas blessé et qu’ils puissent être réunis pour cette occasion spéciale ! Le bébé commença à s’agiter, et leur attention se tourna vers lui. Mike n’essaya pas d’expliquer pourquoi et comment  ce  policier l’avait amené pour passé Noël avec sa famille ; il était juste reconnaissant qu’il l’ait fait. Il regarda dans les yeux verts de sa femme :

— Joyeux Noël ma chérie !

Mike n’essaya même pas de louer une voiture le jour de Noël, mais se contenta de passer du temps avec sa famille. Ils s’offrirent un bon repas de Noël au High Country Kitchen restaurant juste à côté. Il n’avait jamais passé beaucoup de temps à Raton, et il était surpris de la gentillesse des gens qu’il rencontrait.

Un couple, en entendant qu’ils n’avaient pas de voiture, les emmena visiter la ville, leur montra l’arbre de Noël du parc Ripley, et la fameuse ville de Bethléhem exposé au Climax Canyon. A la fin de la journée, Mike était convaincu que Raton était un endroit où il aimerait bien vivre.

Le lendemain de Noël, Mike n’eut aucun problème à louer une voiture. Avant de rentrer au motel pour passer prendre sa femme et son fils, il décida de faire un saut au poste de police pour remercier celui qui avait tant fait pour lui. Il entra dans le hall et s’approcha de l’ouverture dans la vitre et dit à  la standardiste.

— Je voudrais parler à l’un de vos officiers pour le remercier de m’avoir aidé  la veille de Noël.

— Pas de problèmes, répondit la standardiste, quel est son nom ?

— Je ne connais pas son nom. Il était grand, avec des cheveux gris, des lunettes et des yeux très bleus.

Le téléphone sonna.

— Excusez-moi une minute, dit la standardiste en prenant le téléphone, mais si vous regardez à droite, sur le mur, vous pourrez peut-être le reconnaître sur une de ces photos.

Mike examina les photos mais l’officier qui l’avait aidé ne figurait sur aucune d’entre-elles. Comme il se retournait vers la standardiste, il vit un cadre dans un coin de la pièce.

— Non, il n’est pas sur ces photos, mais c’est lui là dans ce cadre !

— Quel cadre ? Elle se retourna pour suivre des yeux l’endroit que Mike lui montrait et laissa échapper le téléphone. Au même moment, le chef de police entra dans la pièce.

— Bonjour, je suis le brigadier Marcus. Que puis-je faire pour vous ?

Il ne remarqua pas la standardiste pétrifié et blanche comme un linge qui ne pouvait détacher ses yeux de la photo,  les yeux plein de larmes.

— Bonjour brigadier. J’étais en train de dire à votre standardiste que j’aurai bien voulu remercier l’officier de police qu’on voit sur cette photo pour m’avoir aidé la veille de  Noël.

En disant cela, il montrait du doigt le cadre dans le coin de la pièce. Le chef regarda là où pointait Mike et devint comme pétrifié lui aussi pendant quelques secondes. Puis il se tourna vers Mike avec la colère dans les yeux.

— Je ne sais pas quelle sorte de lunatique vous êtes, Monsieur, mais votre plaisanterie n’est pas drôle du tout. Vous feriez mieux de partir vite avant que je vous arrête et que je jette la clé !

Ce fut au tour de Mike d’être fâché et interloqué.

— Excusez-moi, mais qu’est-ce que j’ai fait ? Tout ce que je voulais c’était remercier cet officier pour m’avoir sauvé la vie et pour avoir fait ce qu’il fallait pour que je puisse passer Noël avec ma famille. Je ne vois pas ce qu’il y a de drôle là-dedans ! Remercier bien cet officier de ma part,  quant à moi je rentre à Taos !

Mike sortit du bâtiment et entra dans sa voiture. Comme il démarrait le moteur, il entendit quelqu’un frapper à la portière. Il descendit la vitre avec colère. C’était le chef de police.

— Qu’est-ce que vous voulez ? Est-ce que vous allez me mettre une contravention ?”

Une expression de douleur avait remplacé la colère sur le visage du chef.

— Excusez-moi de m’être emporté, Monsieur. Vous ne pouvez pas comprendre. S’il vous plaît, revenez à l’intérieur pour me dire ce qui s’est passé la veille de Noël.

Le regard de Mike rencontra celui du chef de police. Aucun d’eux ne dit un mot pendant quelques instants. Puis Mike sortit de sa voiture et commença à raconter ce qui s’était passé. Le chef écouta en silence. Quand ils entrèrent dans le bâtiment, Mike remarqua que la standardiste avait pleuré.

— Çà s’est passé comme ça, brigadier, dit Mike quand il eut fini son récit ; Je lui dois la vie !

Le brigadier resta silencieux quelques instants, puis il se tourna vers la photo de l’officier. Mike remarqua que les yeux du brigadier étaient pleins de larmes aussi.

— Oui, c’était un homme formidable !

— C’était ? répéta Mike, vous voulez dire que …

Le brigadier respira profondément, et dit d’une voix cassée :

— C’était le Lieutenant Vinnie Harrelson. Le meilleur Lieutenant que j’ai jamais eu, ainsi qu’un très bon ami. Il est mort l’année dernière dans un accident d’avion ainsi que sa femme, leurs trois enfants et son beau-père.

Mike ne pouvait plus détacher ses yeux de la photo de Vinnie Harrelson. Peut-être était-ce les larmes dans ses yeux, mais il lui sembla que l’officier lui fit un clin d’œil et lui sourit.

Note de l’auteur : Bien que nos amis Vinnie, Katie, Audrey,  Erica et Ryan Harrelson ne soient plus parmi nous, leurs esprits seront toujours prêts de nous à Raton et spécialement à Noël.

***

Patrick commentaire :

Comme je vous ai dit dans une autre histoire de Noël, Noël est la saison des miracles où tout peut arriver !

Les gens d’antan, croyaient vraiment aux miracles, et cela faisait partie de leur vie de foi et de croyants.

Cela me rappelle cette histoire qui s’est passée pendant quand les soldats de Napoléon cherchaient désespérément de la nourriture pour survivre dans la campagne russe.

Dans une maison isolée, une femme essayait de survivre avec ses enfants dans l’hiver rigoureux. Son mari était parti pour la guerre et elle devait vivre avec le peu des subsistances qu’elle possédait.

Sachant que les dragons de Napoléon draguaient la région en recherche     de nourriture, elle pria de toutes ses forces pour qu’ils ne trouvent pas sa humble demeure.

Durant la nuit, une terrible tempête de neige s’était levée, balayant et recouvrant la région. Un immense mur de neige s’était formé juste devant  sa demeure, la protégeant des regards des soldats de Napoléon qui passèrent devant sans deviner sa présence.

Dieu venait juste d’accomplir un autre puissant miracle, répondant ainsi à sa prière de cette femme, en laissant cette tempête de neige arriver, et en élevant ce mur de neige pour dissimuler sa maison de la vue de ces cavaliers !

Bien sûr, les sceptiques diront que c’est juste un phénomène naturel du temps qui est survenu au bon moment, mais vous : que croyez-vous ?

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