Les médias sociaux nuisent-ils aux enfants, aux ados ? Les réponses de cinq experts

Si vous avez des enfants, il y a de fortes chances que vous vous inquiétiez de leur présence sur les médias sociaux.
À qui parlent-ils ? Qu’est-ce qu’ils mettent en ligne ? Sont-ils victimes de harcèlement ? Est-ce qu’ils y passent trop de temps ? Est-ce qu’ils ont conscience que la vie de leurs amis n’est pas aussi extraordinaire que ce qu’ils affichent sur Instagram ?
Nous avons demandé à cinq experts si les médias sociaux nuisent aux enfants et aux adolescents.
Quatre experts sur cinq répondent oui
Les quatre experts qui ont considèrent que les médias sociaux sont nuisibles s’appuient sur leurs effets négatifs sur la santé mentale, le risque d’apparition de troubles du sommeil, de cyberharcèlement, de comparaison négative avec les autres, de dégradation de la perception de son corps, ou encore en raison des questions liées à la vie privée.
Cependant, ils ont également admis que les médias sociaux peuvent avoir des effets positifs en connectant les jeunes les uns avec les autres, et ils reconnaissent que vivre sans y avoir accès pourrait être ostracisant.
Pour Marie Yap, qui fait entendre une voie dissidente, les médias sociaux ne sont pas nuisibles en eux-mêmes, mais les problèmes résultent de la façon dont ils sont utilisés.
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Voici leurs réponses détaillées :
Joanne Orlando –  Chercheuse – Oui !
Oui, si une trop grande quantité d’informations sur la vie d’un enfant se retrouve publiquement consultable en ligne. Les enfants ont droit à la vie privée. Il s’agit même d’un des droits mentionnés par la Convention des droits de l’enfant. Lorsqu’on partage en ligne des images d’enfant, il faut tenir compte des conséquences à court et long terme que ce geste aura pour eux. Les répercussions peuvent concerner non seulement leur sécurité, mais aussi la possibilité de ne pas avoir à traîner derrière eux, durant toute leur vie, des traces numériques de leur histoire personnelle. Ils doivent aussi avoir l’opportunité de façonner leur identité numérique comme bon leur semble, afin qu’ils se sentent à l’aise. En attendant qu’ils soient capables de le faire eux-mêmes, ce rôle est dévolu aux parents. Ce rôle étant temporaire, il est important de faire preuve de prudence, notamment en ce qui concerne la durée de ce que l’on choisit de partager, et les modalités selon lesquelles les vidéos, les images et les commentaires qui les concernent sont partagés.
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Karyn Healy – Psychologue – Oui !
Oui, les médias sociaux peuvent causer des dommages. Un accès sans entrave peut exposer les jeunes au cyberharcèlement. Ils peuvent aussi se retrouver face à des contenus inappropriés dont la consultation peut avoir des conséquences dévastatrices. Les algorithmes de suggestion de contenu qui s’appuient sur les centres d’intérêt peuvent par exemple amplifier toute tendance à la dépression et à l’automutilation, ce qui peut augmenter le risque de suicide. Les responsables de ces réseaux ont d’ailleurs été encouragés par les gouvernements à apporter des modifications visant à réduire ces risques.
On peut aussi craindre que le temps excessif passé sur les médias sociaux ne réduise le temps consacré aux interactions sociales et aux activités physiques, cependant pour l’instant les données sur ce sujet ne sont pas concluantes.
Malgré ces dangers, il est difficile d’empêcher l’accès aux médias sociaux. Non seulement parce qu’en être coupé est également associé à un moins grand bien-être, mais aussi parce que les liens sociaux qui peuvent s’y tisser renforcent les amitiés, et peuvent procurer aux enfants un soutien protecteur contre la dépression et le harcèlement. Grâce aux médias sociaux, permettent les jeunes prendre contact avec d’autres pour échanger à propos des problèmes de la planète, ce qui peut bénéficier à tous.
Pour réduire les risques, les parents peuvent paramétrer les accès afin de s’assurer que leurs enfants ne consultent que des plates-formes adaptées à leur âge, et échanger avec eux sur la façon d’utiliser les réseaux sociaux.
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Susan J Paxton – Professeure de Psychologie – Oui !
Oui, l’utilisation des médias sociaux, en particulier l’utilisation fréquente des médias sociaux basés sur le partage de photos, est nuisible à la santé mentale des jeunes. Les adolescents cherchent à trouver leur place dans le monde. Une façon de le faire est de comparer leur vie avec celle de leurs amis, de leurs pairs et des célébrités présentées sur les médias sociaux. Or, les comparaisons qu’ils font sont généralement négatives, car les gens partagent les images les plus attrayantes qu’ils puissent produire. On peut le comprendre, mais en conséquence les points de comparaisons sur lesquels se basent les adolescents sont donc irréalistes et idéalisés.
En outre, les filles en particulier ont tendance à faire des comparaisons concernant des aspects d’elles-mêmes dont elles doutent déjà ou qui les rendent malheureuses. Par conséquent, l’utilisation des médias sociaux à des niveaux élevés peut aggraver les symptômes dépressifs, entraîner une perte d’estime de soi, des problèmes de représentation de son corps, et des troubles de l’alimentation. Pour la plupart des adolescents, vivre dans le monde réel est déjà assez difficile. Inutile d’ajouter la pression irréaliste des mondes idéalisés que proposent les médias sociaux.
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Tracii Ryan – Chercheuse en éducation – Oui !
Oui, l’utilisation des médias sociaux peut avoir un impact négatif sur la santé mentale des enfants et des adolescents. La recherche empirique sur l’utilisation des médias sociaux indique que les jeunes peuvent éprouver une détresse psychologique s’ils sont exposés à la cyberintimidation, au cyberostracisme, au cyberharcèlement ou s’ils ont tendance à se dévaloriser lorsqu’ils se comparent aux autres.
Les jeunes enfants peuvent aussi éprouver de l’anxiété et développer des troubles du sommeil s’ils tombent par inadvertance sur des images inappropriées sur les médias sociaux. Cependant, bon nombre de ces risques ne sont pas propres au monde en ligne – ils existaient bien avant que les médias sociaux ne soient disponibles. De plus, il faut reconnaître que ces conséquences psychologiques négatives ne concernent pas automatiquement tous les jeunes qui utilisent les médias sociaux. En réalité, la recherche suggère que l’utilisation des médias sociaux peut améliorer le bien-être psychologique de certains d’entre eux, par exemple en diminuant la solitude de jeunes qui ont peu de relations sociales ou qui sont victimes d’anxiété sociale lorsqu’ils se retrouvent face aux autres.
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Marie Yap – Professeure de Psychologie – Non !
Les médias sociaux en eux-mêmes sont des outils neutres ; c’est le comment, le quoi, le qui, le quand et le pourquoi de leur utilisation qui détermine les conséquences de leur fréquentation. Ils sont désormais omniprésents dans nos vies, et encore plus dans celle de nos enfants et adolescents, nés à l’époque du numérique. En faire des ennemis, en se concentrant uniquement sur leurs aspects négatifs et en interdisant leur utilisation, aura probablement des effets pervers.
Il est plutôt essentiel d’éduquer les enfants et les jeunes à la cybersécurité et à une utilisation responsable des médias sociaux. En outre, les parents/personnes qui sont en charge de jeunes enfants devraient constamment les superviser et leur procurer des conseils. Il ne faut pas hésiter à s’engager avec eux dans l’utilisation des médias sociaux, en fixant des limites (par exemple, avec qui ils se connectent et ce qu’ils partagent), et en les laissant libres d’en mettre en place une utilisation responsable par eux-mêmes.
En ce qui concerne les adolescents, qui sont à la recherche d’une plus grande autonomie vis-à-vis de leurs parents (ce qui est sain et normal !), il faut avoir avec eux une discussion ouverte sur les avantages et les inconvénients potentiels de l’utilisation des médias sociaux, et convenir des limites nécessaires pour gérer correctement leur utilisation.
Karyn Healy est chercheuse affiliée au Parenting and Family Support Centre de l’Université du Queensland. En tant que psychologue elle travaille avec les écoles et les familles pour lutter contre le harcèlement. Elle est co-autrice d’un programme d’intervention auprès des familles d’enfants victimes de harcèlement à l’école. Elle est membre du Queensland Anti-Cyberbullying Committee, mais n’est pas porte-parole de ce comité ; cet article ne présente que ses propres opinions professionnelles.
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Enfants : plus d’écrans, plus de pub et… de surpoids

Offensive groupée contre le surpoids chez les enfants à l’échelle de l’Europe. Le 16 juin, les 28 ministres de la Santé de l’Union ont adopté des conclusions du Conseil de l’Union européenne visant à encourager la lutte contre l’obésité infantile. Peu avant, l’organisme qui fédère plusieurs associations de consommateurs, le Bureau européen des unions de consommateurs (BEUC), a rendu publique sa note d’information sur les mascottes et personnages de dessins animés utilisés sur les produits alimentaires. Le Beuc reproche à Tony le tigre, la mascotte éternelle des céréales Frosties ou à Quicky, le lapin du chocolat en poudre Nesquik, de promouvoir des aliments peu sains. Et demande aux gouvernements des pays européens de protéger les enfants de la publicité pour ces produits.
Vous avez peut-être souri au cinéma, en voyant la publicité mettant en scène des M&M’s voyageant dans un taxi. Vu sur Facebook la dernière vidéo Oasis où le personnage Orange Presslé discute avec son « compote » (comprenez : son pote) Mangue Debol. Aperçu à la télé des ours polaires buvant du Coca-Cola. Et joué à aligner des bonbons sur votre téléphone via la célèbre application Candy Crush.
Avec la multiplication des écrans, la promotion des produits alimentaires et des boissons a pris mille et une formes nouvelles. Les fabricants et les agences de publicité font désormais appel aux neurosciences pour mieux glisser leurs messages sous le seuil de conscience des spectateurs – des techniques relevant du neuromarketing. Plus que les adultes, ce sont les enfants qui sont ciblés, car particulièrement influençables.
L’offensive publicitaire est multiple, imaginative, astucieuse. Pour en avertir ses enfants, et ne pas tomber soi-même dans le panneau, il est bon de connaître les procédés psychologiques utilisés et d’en repérer les dangers. Cette plongée dans la manipulation des cerveaux à l’ère d’Internet, au détriment d’une alimentation saine, se fonde notamment sur l’expertise collective de l’Inserm effectuée par un groupe de dix chercheurs et publiée en avril, Agir sur les comportements nutritionnels.
Des aliments et boissons de mauvaise qualité nutritionnelle
De nombreuses recherches scientifiques réalisées sur des enfants et adolescents ont mis en évidence le fait que la publicité alimentaire provoque de meilleures évaluations des marques concernées, qui seraient alors préférées aux autres et davantage achetées. Ce constat est problématique car beaucoup de publicités concernent des aliments et boissons de mauvaise qualité nutritionnelle.
En outre, une publicité pour une marque donnée ferait également augmenter la demande pour l’ensemble de la catégorie d’aliments ou de boissons. Autrement dit, une publicité pour une marque de soda ferait vendre davantage de soda, toutes marques confondues.
Selon certains chercheurs, près d’un tiers des enfants obèses ne l’auraient pas été en l’absence de publicité télévisée pour des aliments de mauvaise qualité nutritionnelle, c’est-à-dire excessivement gras ou sucrés.
Des messages de santé publique pas assez efficaces
Face à l’arsenal de communication des industries agroalimentaires, les pouvoirs publics ne se battent pas à armes égales. Les messages sanitaires en bas des publicités qui indiquent qu’il faut « manger cinq fruits et légumes par jour » ou « manger-bouger » parviennent difficilement à contrecarrer les effets néfastes pour la santé provoqués par la communication sur des produits de mauvaise qualité nutritionnelle.
Le problème a pris de l’ampleur ces dernières années. On assiste à un fort accroissement de la pression de la communication commerciale pour les marques alimentaires proposant ces produits. Celle-ci passe par un développement intensif des moyens de communication numériques auxquels enfants et adolescents sont particulièrement exposés : publicités sur Internet et sur les mobiles, intense promotion des marques sur les réseaux sociaux, jeux vidéo publicitaires (en anglais, advergames). Des travaux scientifiques récents montrent qu’enfants et adolescents y sont très sensibles). Les jeux vidéo publicitaires par exemple, augmentent l’attraction des produits et marques mis en scène dans le jeu et leur achat effectif, même chez les adultes.
Avec la rapide évolution technologique et numérique, les industries agroalimentaires inventent de nouveaux outils promotionnels toujours plus ludiques et influents, qui échappent à la réglementation imposant la présence de messages sanitaires sur les publicités. Et ces nouveaux outils sont tellement attrayants pour les jeunes que même y ajouter des messages sanitaires, par exemple dans les jeux vidéo publicitaires, s’avérerait insuffisant
Des techniques publicitaires agissant à un niveau peu ou non conscient
Par ailleurs, on constate l’usage de plus en plus fréquent de techniques de communication commerciale agissant sur les consommateurs à un niveau peu ou non conscient, dit infra conscient. Elles sont capables d’influencer favorablement les évaluations et les préférences pour certaines marques en jouant sur la mémoire et les attitudes dites « implicites » ou non conscientes. Par exemple, les bannières publicitaires sur Internet provoquent des effets favorables sur l’attitude à l’égard de la marque sans même être vues consciemment sur l’écran. Une marque entrevue sur Internet et aussitôt oubliée laisse des traces favorables à la marque, lesquelles restent stockées en mémoire implicite au moins trois mois après l’exposition.
Via les écrans, les marques cherchent à s’insérer dans le quotidien de l’enfant et à devenir familières pour lui : au sein des réseaux sociaux, dans les jeux vidéo, dans les vidéos sur YouTube. Elles cherchent à effacer la frontière entre la publicité clairement affichée et la présence dans le paysage « normal » sur Internet, sur le mobile, à la télévision, pour inhiber toute réaction critique des adolescents. Une fois entrées dans la mémoire des jeunes, ces derniers ont davantage envie de les acheter.
Le récent développement du neuromarketing, utilisé par certains fabricants, vise à accroître ce type d’impact sous le seuil de conscience. Ces pratiques persuasives, consistant à utiliser les sciences du cerveau pour vendre davantage, réduisent d’autant plus la liberté des consommateurs qu’elles concernent des produits alimentaires et des boissons. Les uns et les autres répondant à des besoins biologiques de l’être humain, manger et boire, il est facile de le « manipuler » sans qu’il en soit conscient.
Générer des émotions positives chez les enfants
On ne compte plus les techniques publicitaires ayant pour objectif de générer des émotions positives chez les enfants afin de perturber, en faveur de la marque, le processus de choix rationnel des produits. La publicité entoure « artificiellement » la marque d’un imaginaire émotionnel irréel, de symboles d’une soi-disant « liberté » ou de réussite sociale, n’ayant aucun lien avec les caractéristiques fonctionnelles du produit. C’est par exemple le cas de l’association de la marque avec des personnages fictifs comme les fruits Oasis anthropomorphisés (se comportant comme des humains) ou des célébrités bien réelles, par exemple des sportifs vantant une marque de chips ou de barres chocolatées. Ces procédés ont fait la preuve de leur efficacité sur les enfants.
Les enfants et adolescents sont des publics plus vulnérables car ils ne possèdent pas la maturité cognitive, affective, comportementale et sociale pour résister, ni pour prendre en compte les possibles effets délétères, à moyen et long termes, de leurs comportements alimentaires immédiats. Or, de mauvaises habitudes prises pendant l’enfance risquent d’être conservées une fois adulte avec le risque de provoquer de graves problèmes de santé comme le diabète ou le cancer.
Comme l’ont déjà fait le Royaume-Uni, l’Irlande ou la Suède, il convient de mettre en œuvre en France une réglementation protégeant davantage les enfants et les adolescents. Le groupe d’experts de l’Inserm déjà cité recommande notamment l’interdiction de la diffusion de publicité directe ou indirecte pour ces produits, sur Internet, à la télévision, dans les jeux vidéo et sur les mobiles dans les plages horaires où les plus jeunes se trouvent devant les écrans. Ceci de manière à laisser la possibilité aux industriels de l’agroalimentaire de faire de la publicité pour leurs produits, à d’autres moments. Celle-ci sera alors vue par des adultes, capables d’effectuer des choix plus rationnels que les enfants. En attendant, l’éducation que leur donnent les parents reste le principal moyen de limiter l’influence du marketing et de la publicité sur leurs habitudes alimentaires.
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La « ligue du LOL », une affaire de cyberharcèlement choquante, mais hélas classique

Le 8 février dernier, un article de Libération révèle qu’une trentaine de journalistes et communicants parisiens membres d’un groupe Facebook, appelé « la ligue du LOL », sont accusés de s’être adonnés à des actes de cyberharcèlement entre 2009 et 2012, en particulier sur Twitter.
Si l’objectif premier de ce groupe était de faire des blagues en privé, certains membres ont progressivement dérivé vers la cyberviolence. Retour sur une affaire malheureuse, mais malheureusement classique de cyberharcèlement.
Sexisme, homophobie, grossophobie : les ingrédients classiques de la cyberviolence
Des études, et notamment des études dédiées au monde adolescent, en France ou à l’étranger, le montrent : la cyberviolence est avant tout une violence de genre. Une violence faite d’insultes sexistes et homophobes, de menaces et de moqueries liées à l’apparence physique, de photomontages dégradants et humiliants, de diffusion non consentie de photos et vidéos intimes (revenge porn).
À cela s’ajoutent le racisme et les insultes liées aux origines ou à la religion ou encore l’usurpation d’identité. Il en est de même dans le monde adulte, comme le montrent les nombreux discours de haine qui s’immiscent à différents endroits du web.
Dans les cas de cyberviolences exercées à l’encontre de célébrités, ces dernières années, on retrouve à chaque fois le même schéma : ce sont plutôt des hommes hétérosexuels qui s’en prennent plutôt à des femmes (Zoë Quinn, Nadia Daam, Marion Seclin, Éloïse Bouton) ou à des hommes homosexuels (Bilal Hassani). Mais cela ne veut pas dire que des femmes ne participent pas à ces raids numériques et que des hommes hétérosexuels n’en sont jamais victimes.
En ce sens, la ligue du LOL n’innove en rien, si ce n’est que les propos n’émanent pas d’adolescents en pleine construction identitaire ou de trolls anonymes pour qui la cyberviolence est une forme d’exutoire, mais de journalistes et de communicants, de professionnels bénéficiant d’une certaine autorité, aimant à se revendiquer pour l’égalité et commandant désormais des articles sur les implications du mouvement #MeToo.
Le témoignage de leurs victimes est pourtant sans appel : ils se sont bien adonnés à de la discrimination, ont publié en ligne des contenus sexistes, grossophobes et homophobes, parfois de manière répétée donc harcelante.
Leur autorité et leur pouvoir les a longtemps protégés, comme ils protègent dans le monde du travail en général ceux et celles qui s’adonnent au harcèlement moral ou sexuel. Leurs jeunes victimes, débutant dans le métier et espérant intégrer un jour les médias pour lesquels ils travaillent et où ils occupent parfois des postes à responsabilité, n’ont pas osé les dénoncer :
« C’étaient des journalistes qui étaient dans des médias importants, dans des médias influents, dans ceux dans lesquels nous, en tant que jeunes femmes journalistes, on avait aussi envie de travailler. Et la ligue du LOL, c’étaient des gens qui avaient plus de 5 000 followers sur les réseaux sociaux et donc qui avaient un pouvoir de nuisance, par tous les gens qu’ils rameutaient avec eux. » (Léa Lejeune)
C’était pour rire
Les différents mea culpa des harceleurs du LOL publiés ces derniers jours tentent, sous couvert de l’humour et de la bêtise, de minimiser les actes. Ainsi peut-on lire qu’il s’agissait de « titiller de manière bête », de « gamineries », d’« un grand bac à sable », d’une « cour de récré ».
Interrogé sur cette affaire par la journaliste Louise Tourret, le spécialiste de la violence scolaire Éric Debarbieux déclare :
« Cette ligne de défense de la ligue du LOL me frappe car elle est similaire à celle utilisée par des élèves. “On ne se rendait pas compte que c’était du harcèlement”, disent les membres… Mais, passé 6-7 ans, cette excuse ne tient plus ! »
Au départ, ce groupe est destiné – comme son nom l’indique – à faire des blagues et à se moquer, en privé, de certaines personnes. Alors ils tweetent « pour rire » toutes sortes de propos sur un réseau qui à cette époque n’a pas encore connu le succès et l’audience qu’il connaît aujourd’hui. Ils sont dans l’entre soi – masculin et parisien –, et « entre pairs », ils se payent la tête de ceux et de celles qui ne leur reviennent pas, sans imaginer un instant, qu’avec leurs « blagues » sexistes et homophobes, ils participent à un réel cyberharcèlement. Vincent Glad, le créateur de la ligue, a déclaré :
« J’ai créé un monstre qui m’a totalement échappé. »
Un cyberharcèlement ayant de réelles conséquences sur les victimes :
« Je vivais dans la peur, vraiment. Et il y a toujours cette tension de : Quand est-ce que ça va tomber et sous quelle forme ? » (Florence Porcel).
« Pour moi, la ligue du LOL c’est des années de harcèlement, une usurpation d’identité, des attaques basses et gratuites… Clairement ça a défoncé ma confiance en moi et en mes capacités de journaliste. » (Lucile Bellan).
Un cyberharcèlement passé sous silence à l’époque mais qui refait surface une décennie plus tard, lorsque de vieux tweets et messages sont déterrés.
Fragmentation des actions et pérennité des traces numériques
Cette affaire du LOL illustre très bien les rouages du cyberharcèlement et les mécanismes selon lesquels des attaques individuelles et ponctuelles se transforment – par le fonctionnement propre au web et aux réseaux sociaux – en véritable harcèlement de meute.
Des cyberviolences exercées de manière répétée constituent bien une forme de cyberharcèlement, mais un contenu « violent » posté une fois par une personne peut aussi se transformer en cyberharcèlement, et ce, par les likes, retweets, partages et commentaires dont il peut faire l’objet. Toutes ces « approbations » lui confèrent un caractère répétitif : « Liker, c’est déjà harceler », scandait le slogan de la deuxième journée de mobilisation nationale contre le harcèlement scolaire (3 novembre 2016). Chacun apporte donc sa pierre à l’édifice.
La répétition peut également venir de la pérennité des traces numériques. Les insultes, les photos intimes ou humiliantes postées à l’insu des victimes sont généralement supprimées des sites sources, mais leur copie et leur partage font qu’elles sont toujours stockées quelque part. Soumises à l’« intelligence des traces », elles peuvent ressurgir à tout moment, des mois, voire des années plus tard, entachant à nouveau l’image et la réputation de la victime, mais entachant également l’image et la réputation des agresseurs, comme en font actuellement l’expérience les harceleurs du LOL, dont certains ont été suspendus par les rédactions qui les emploient.
Insulter une fois une personne en ligne peut donc avoir des conséquences nettement plus importantes que de l’insulter une fois en face à face.
De l’école au monde du travail en passant par l’université
Cette affaire du LOL montre que la cyberviolence est un fléau qui frappe partout, à tout âge et dans tous les milieux : cyberviolence à l’école, entre élèves ou à l’encontre des enseignants, cyberviolence conjugale, cyberviolence au travail, mais aussi à l’université (fac de lettres ou de sciences, école supérieure ou IUT) où régulièrement, au sein de promotions, des « affaires » éclatent et prouvent que le harcèlement scolaire ne s’arrête pas avec l’obtention du baccalauréat.
Les révélations concernant la ligue du LOL ont permis aux langues de se délier et d’anciennes étudiantes de l’école de journalisme de Grenoble ont dénoncé l’existence d’un groupe similaire sur Facebook : l’ultim hate. Et il ne serait pas étonnant que d’autres révélations – dans le champ de la presse ou dans tout autre champ – soient faites ces prochains jours.
L’article de Libération qui a déclenché toute l’affaire. Libération
Cette énième affaire ne fait que réaffirmer la nécessité de renforcer les campagnes de prévention, mais surtout de développer des dispositifs éducatifs à destination des élèves. Car c’est dès le plus jeune âge qu’on lutte contre le harcèlement et les discriminations : l’éducation aux médias sociaux et à l’intelligence des traces, l’éducation à l’empathie et le développement des compétences émotionnelles, mais surtout l’éducation à l’esprit critique.
Il faut plus que jamais apprendre aux élèves à réfléchir aux contenus qu’ils consultent, publient ou relaient, mais surtout à résister à toute forme d’emprise et à dépasser certains préjugés et stéréotypes liés au genre, à l’origine, à l’apparence physique ou à la classe sociale, à dépasser et à se prémunir des discours de haine. Le droit à une scolarité sans harcèlement, consacré par l’Assemblée nationale le 13 février dernier, allait d’ailleurs en ce sens.
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