La trace de Dieu

Dans la nuit de l’hiver, au pied d’un réverbère, Willy interpelle un homme qui passe là :

– T’aurais pas un euro, c’est pour acheter un sandwich ?

– Un euro ? Peut-être…

L’homme fouille dans la poche de son imperméable noir, il en sort une loupe, une pipe, un appareil photo, une clé USB, une carte bleue…

– Ben dis donc! T’en as du matériel ! Qu’est-ce que tu fais avec tout ça ?

– Je suis Anatole, détective privé.

– Ah! Tu travailles pour un mari trompé par sa femme ?

– Non, pas du tout ! Je suis détective privé du pape. Celui-ci a embauché en tout huit détectives de par le monde.

– Du pape ! Et pourquoi le pape embauche-t-il des détectives privés ?

– Sur cette terre envahie par le malheur, le pape a décidé de chercher Dieu. Personne n’a jamais vu Dieu, personne ne peut le voir. Mais le pape est convaincu qu’Il vient chez nous, que nous pouvons retrouver des traces de Lui dans ce monde abîmé. Comme je suis un spécialiste de la trace, des traces en tout genre, le pape m’a confié cinq codes secrets qui doivent me mettre sur le chemin de Dieu.

– Sur le chemin ?

– Oui, sur le chemin. Dieu est toujours devant nous, c’est pour cela que nous n’avons que des traces …

Anatole fouille dans sa seconde poche, en sort une boîte, fouille encore :

– Décidément, il n’y a pas trace d’euro dans cette poche-là non plus, seulement cette boîte qui renferme les codes.

– Fais-voir…-Puisque je ne peux pas t’aider avec un euro, c’est toi qui vas m’aider à déchiffrer le premier code.

Anatole sort un carton de la boîte:

– Quoi ? Une boulangerie ? Ce n’est pas un endroit pour Dieu ! s’exclame Anatole.

– Si, si, dit Willy! Viens, je sais où est la boulangerie.

Willy connaît la boulangerie, et surtout Marthe, la boulangère. C’est une femme aimable et généreuse. Les deux hommes s’éloignent du réverbère et entrent dans la boutique :

– Bonjour, Marthe, dit Willy.

– Ah ! Willy ! Il me reste un sandwich invendu. Es-tu intéressé ? Et puis, j’ai d’excellents sachets de chocolats : tiens, ce sera mon cadeau de Noël !

– Ah ! Marthe ! Merci !

– Et pour vous, Monsieur ? dit Marthe

– Rien, merci, dit Anatole, j’accompagne Willy.

Willy met les chocolats dans le vieux caddie qui ne le quitte jamais et les deux hommes ressortent dans la rue :

– Ben voilà ! Tu l’as eue ta trace de Dieu ! dit Willy.

– La trace de Dieu ? Ou ça ? dit Anatole

– T’as les yeux bouchés, Anatole ! La prochaine fois, il faudra sortir ta loupe ! La bonté de Marthe, c’est une trace de Dieu ! Parce que, moi, j’en suis sûr, si Dieu existe, il est bon!

– C’est trop simple, Willy !

– Et pourquoi Dieu serait-il compliqué ?

Anatole ressort de sa poche la boîte de codes et prend le deuxième carton.

– Le photographe, c’est au numéro sept ! Allez, Anatole, on y va !

Les deux hommes tombent en arrêt devant la vitrine : Willy mastique longuement son sandwich en silence… tandis qu’Anatole regarde pensivement l’unique photo mise en valeur au milieu des guirlandes et des boules de Noël …

– Ils sont beaux… dit Willy

– Quelle idée ! Se marier en plein hiver ! dit Anatole

– L’amour n’a pas de saison… pas d’âge… l’amour, c’est toujours … dit Willy

– Non, pas pour moi, dit tristement Anatole. Je suis séparé de la femme que j’aime.

– Moi aussi, dit Willy, je suis seul. Ma femme est partie à cause de mes bêtises. Mais je l’aime toujours… si elle arrivait à me pardonner, je retournerais avec elle … nous avons vécu de si bons moments ensemble…c’était divin …

Philippe, le photographe, sort de sa boutique :

– Bonsoir Willy ! Bonsoir Monsieur ! Avez-vous fini de contempler ma vitrine ? Il est l’heure pour moi de baisser mon volet et d’aller rejoindre mon épouse.

– Nous sommes à la recherche des traces de Dieu, dit Willy. Et là, je crois que nous avons trouvé une très belle trace.

– Oui, dit Philippe, comme il est dit dans la Bible, l’amour entre l’homme et la femme, c’est l’image de Dieu.

– Dans la réalité, ce n’est pas si simple, dit Anatole. Moi, je serai toujours séparé de la femme que j’aime … A moins que, dans un autre monde …

– Un autre monde ? Moi, je ne connais que ce monde-là … dit Willy.

Pour tirer Anatole de sa mélancolie, Willy lui offre un des chocolats de Marthe, puis il l’entraîne dans cette rue qu’il connaît trop bien :

– Monsieur le détective privé, dit Willy, fais-moi voir le troisième code.

– Quoi ? La Banque ? dit Anatole qui sort d’un coup de ses songes. Jamais on ne trouvera la trace de Dieu dans une banque ! Le pape aurait-il perdu la tête ? Aurait-il oublié qu’on ne peut servir deux maîtres, Dieu et l’argent ?

– Il faut aller voir, dit Willy.

– Je pourrai au moins prendre quelques billets avec ma carte bleue, dit Anatole.

Les deux hommes entrent dans la banque. Pendant qu’Anatole se dirige vers le distributeur automatique, Willy avise un pot de fleurs blanches posé sur un comptoir :

– Comme vous êtes belles ! Souffle-t-il. Vous êtes des roses de Noël, je crois …

Les fleurs ne répondent pas. Elles continuent d’être ce qu’elles sont, posées là, et offrant en silence leur beauté à celui qui veut bien les regarder.

– Hello, Anatole ! Je l’ai trouvée la trace de Dieu !

Anatole, incrédule, rejoint Willy d’un pas traînant :

– Oui ! Tu as raison, Willy. Elles sont absolument magnifiques ! Toute cette beauté nous parle de Dieu, de la vie qu’Il engendre sans cesse sur notre terre. Je me demande bien pourquoi les hommes ne donnent pas la priorité au respect de la nature. Nous éprouvons tant d’émotion face au mystère d’un soleil qui se lève, d’un arbre qui s’élance ou d’une fleur qui s’épanouit ! Willy, je prends ma loupe : regarde ces pétales délicats, ces étamines dorées ! La vie est une merveille !

Anatole est un contemplatif derrière sa loupe… Mais l’employée de la banque le tire de là :

– Monsieur, je vous entends parler de vie. Seriez-vous intéressé par une assurance-vie ?

– Absolument pas, Madame ! dit Anatole. L’assurance de la Vie, je l’ai depuis longtemps, et même que c’est l’assurance de la vie éternelle !

– La vie éternelle, c’est impossible, dit l’employée de banque. Mais si vous voulez, j’ai un excellent produit avec gestion progressive qui vous permet de bénéficier d’un support de sécurité … Bon, je vois, ce qui vous intéresse, ce sont les fleurs. Prenez-les, je dois les jeter ce soir. Pour la réputation de la banque il faut des fleurs nouvelles chaque semaine. Au revoir, Messieurs !

Willy ne se fait pas prier, il met le pot de fleurs dans son caddie et les deux hommes repartent à l’assaut de la rue.

– Vite, le quatrième code ! dit Willy, impatient.

– Lit, pantalon, riz… dit Willy. C’est quoi ça ?

– Il ne s’agit pas d’un pantalon, dit Anatole, mais de braies, ce pantalon ample en usage chez les Gaulois.

– D’accord ! La li-brai-rie, c’est tout au bout de la rue, près de l’église.

Les deux hommes, d’un pas assuré, gagnent la librairie en silence et poussent la porte d’entrée. Rose, la libraire, est occupée avec des jeunes au rayon des bandes dessinées. Elle ne remarque pas Willy et Anatole immobilisés à la porte, surpris par le fond musical diffusé dans tout le magasin.

– Tu entends cette musique, dit Willy. C’est d’une beauté pure !

– Oui, dit Anatole, je n’ai jamais rien entendu de pareil ! Ma loupe est inutile, il est évident que nous avons là une magnifique trace de Dieu ! Taisons-nous et écoutons…

Les deux hommes, subjugués, emportés dans un ailleurs divin, ne voient même pas que Rose reste plantée devant eux, après leur avoir déjà demandé deux fois ce qu’ils désirent. A la troisième fois, le fond musical s’évanouit et Anatole, encore dans les nuages, réussit à articuler :

– Nous cherchons des traces de Dieu …

– Des traces de Dieu ? dit Rose en souriant. Vous tombez bien : ici, il y en a partout. Ces livres que vous voyez dans les rayonnages, sur les comptoirs, contiennent tous une trace de Dieu parce que tous ces écrivains ont mis dans leurs œuvres leur vie, leur chair, leur sang, tout ce qu’ils avaient dans le cœur, tout le fin fond de leur être…

– Vous croyez que Dieu est là, dans tout ce papier ? dit Willy.

– Oui, dit Rose. Beaucoup de livres, d’ailleurs, sont des réflexions directes sur Dieu. Vous voyez ces jeunes qui cherchent leur monnaie, ils en ont choisi deux très différents, écrits à deux millénaires de distance…Ils ont fait un bon choix, ces deux livres sont dans la liste des plus vendus de la planète…

Willy s’approche de la caisse où sont posées les deux B.D.et lit :

– La Bible, Le Petit Prince. Je n’ai lu ni l’un ni l’autre de ces livres. Et toi, Anatole ?

– Je connais les deux, et je te conseille de lire les deux. Tiens, puisque c’est Noël, je t’offre un exemplaire de chaque.

Rose fait ses encaissements. Les jeunes sortent de la librairie en se chamaillant : ils sont cinq et il n’y a que deux livres à porter ! Anatole et Willy prennent congé de la souriante libraire et se précipitent dans la rue pour déchiffrer le dernier code.

– Ils sont de plus en plus difficiles, ces codes, dit Anatole. Oiseau-iz … Rapace-iz

– Non, aigle-iz, dit Willy. Mais le pape s’est trompé, on ne dit pas èglise, mais église. C’est un comble ! Le pape qui se trompe sur l’église !

– Il ne faut pas lui en vouloir, Willy, le pape est fatigué car il a bien du souci, dit Anatole. Donc, allons à l’église !

– Non ! Dit Willy. Je n’y suis jamais allé et je n’y connais personne.

– Tu ne vas tout de même pas me laisser tomber alors que nous arrivons au but ! Et puis, c’est l’occasion de voir du nouveau.

– Du nouveau, dans l’église ? … Est-ce possible ? … Mais, c’est vrai que je ne peux pas te laisser tomber, tu es devenu un peu mon ami …

– Ce soir, il y a peut-être du nouveau, dit Anatole.

Les deux hommes pénètrent dans le bâtiment. Il fait très sombre… mais Willy remarque tout de suite un endroit faiblement éclairé :

– Cette lumière est plus douce que celle de mon réverbère, dit-il à Anatole. Et, regarde, cet homme et cette femme … ils ont l’air si heureux !

– Ils vont bientôt avoir un enfant répond Anatole.

– Un enfant ! Ils en ont de la chance ! J’aurais tellement aimé avoir un enfant …

– Oui, moi aussi, dit Anatole pensif, des enfants avec la femme que j’aime … Mais tu vois, Willy, cet enfant qui va naître ne sera pas comme les autres enfants. Il sera tout l’Amour du monde !

– Tout l’Amour du monde ? C’est trop difficile à comprendre !

– Tu as toute la vie devant toi pour chercher et comprendre ! Sur ce, je te laisse, je crois que j’ai rempli ma mission, je vais voir le pape. Tu vois, Willy, des traces de Dieu, il y en a partout ! Elles peuvent être différentes pour chaque personne ! L’essentiel est de garder les yeux ouverts !

Anatole disparaît. Willy reste seul dans la pénombre de l’église.

– On va partager, dit-il à l’homme et à la femme, vous n’avez pas l’air plus riche que moi. Je vous donne les chocolats et les fleurs et je garde les deux livres.

Willy dépose les fleurs devant la femme et les chocolats devant l’homme.

– Excuse-moi, dit-il à l’homme, il y a un chocolat en moins, c’est à cause d’Anatole qui n’avait pas le moral … Maintenant, je vous laisse tranquille.

En se retournant, il voit les jeunes entrer dans l’église avec leurs B.D. sous le bras et il les interpelle :

– Dites, les gamins ! J’aimerais que vous veniez me chercher quand le petit sera arrivé !

Finalement, Willy se sent bien dans cette église chaleureuse qui attend tout l’Amour du monde. Il oublie son réverbère, serre ses deux B.D. sur son cœur, s’assoit dans un coin sur un prie-Dieu et commence à lire. Pourvu qu’on n’oublie pas de le prévenir quand l’Enfant sera né !

Ursulines de l’Union Romaine

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