Aloïs Stanke, un franciscain bienveillant caché sous l’uniforme allemand

Aliénor Goudet

Frère Alfred, né Aloïs Stanke (1904-1975), infirmier et gardien de la prison de Bordiot à Bourges durant la seconde guerre mondiale, a apporté réconfort et aide aux prisonniers résistants en les accompagnants dans leurs souffrances et en faisant circuler messages et nourriture pour eux au péril de sa propre vie.

Il est minuit à Bourges. Les officiers de la Gestapo en charge de la prison ont tous quitté les lieux, pour rentrer dans leur caserne ou passer prendre un verre aux cabarets du coin.

Il ne reste plus que les gardes de nuit et un silence de mort règne sur la prison.

Les détenus n’ont rien à dire. Après les tortures subies, ils tentent tant bien que mal de profiter des quelques heures de répit que la nuit leur accorde avant une autre journée aux mains des geôliers.

Du moins, c’est ce que Marc Toledano essaye de faire sans grand succès. Son demi-sommeil est bien trop agité pour être reposant et son corps endolori l’empêche de trouver une position confortable.

Soudain, une ombre apparaît sur le mur de sa cellule, le faisant sursauter.

Ses bourreaux seraient-ils déjà revenus pour l’interroger ? Ne peut-on l’achever et le laisser en paix une fois pour toute ?

Mais au lieu d’être saisi et traîné comme une bête récalcitrante hors de sa cellule, une main se pose délicatement sur son épaule.

– Ne parlez pas, lui dit-une voix douce avec un fort accent allemand. Je suis frère Alfred, ordre de saint François. Je viens vous soigner.

Marc ne le croit pas.

C’est sans doute une autre ruse des boches pour le faire parler. Abuser du nom de Dieu pour parvenir à leur fin n’est pas au-dessus de ces monstres.

Ce n’est que lorsqu’il se retrouve allongé sur un lit confortable de l’infirmerie et que son bourreau lui applique du désinfectant sur ses plaie en lui disant des paroles rassurantes avec son français maladroit que Marc s’étonne.

Encore une autre ruse pour lui faire baisser sa garde ? Cela ne marchera pas !

Sauf qu’une fois ses plaies bandées, le gardien lui montre sa croix franciscaine et son chapelet. Il récite une dizaine en français aussi bien qu’il le peut.

Puis il donne à Marc des fruits secs, un peu de pain frais et du pâté avant de le ramener dans sa cellule.

Le frère Alfred revient le soir suivant, et celui d’après. C’est la même routine à chaque fois.

Il conduit Marc à l’infirmerie, le soigne, lui donne à manger, prie sur lui et le ramène en lui offrant des paroles réconfortantes.

Marc ne comprend plus.

L’homme qui le soigne et porte l’uniforme de l’ennemi, a l’air si fragile en tenant dans ses grandes mains la croix qui pend à son cou.

Les larmes qu’il verse en priant finissent par convaincre Marc que cet homme est bel et bien son allié.

– Mon frère est-il vivant ? Ose-t-il demander un soir, songeant à Yves qui subit les mêmes tortures que lui mais qu’il n’a pas vu depuis dix jours.

– Oui, répond le frère Alfred avant de lui présenter un carnet et un crayon.

Message ? Votre famille ?

Le français de son bienfaiteur est très rudimentaire.

Marc se résout donc à écrire un message à ses parents malgré ses mains blessées en prenant soin de ne rien dire de compromettant pour Yves ou ses compagnons de la résistance.

Le frère Alfred fourre le message dans sa botte avant de reconduire Marc dans sa cellule.

Pendant des mois, le franciscain fait circuler ses messages, à son frère, ses parents et même la résistance. Il apporte nourriture, tabac, médicament, journaux…

Marc voit bien qu’il n’est pas le seul prisonnier à recevoir l’aide du frère Alfred.

Le gardien va jusqu’à introduire dans la prison l’abbé Barut, un prêtre suisse également sauvé par lui, afin de pouvoir communiquer correctement aux frères Toledano des meilleures tactiques de défense à adopter face à leurs bourreaux.

Après plusieurs mois d’interrogatoires et de tortures infructueuses, fautes de preuves sur ses liens avec la résistance, la Gestapo relâche finalement Marc.

Il n’empêche, Alfred continue de faire circuler les messages entre lui et son frère Yves, toujours détenu.

– Pourquoi m’avez-vous aidé ? lui demande-t-il un jour. Vous êtes allemand. Ne sommes-nous pas censés être ennemis ?

– Là où est le désespoir, que je mette l’espoir. Là où sont les ténèbres que je mette la lumière. Là où est la tristesse que je mette la joie, récite le franciscain dont le français c’est grandement amélioré au fil des mois.

Allemand ou français. Juif ou athée. Noir ou jaune. Les hommes souffrent de la même façon. L’infirmier soigne les blessures. Le moine soigne l’âme. Je suis un moine infirmier qui remplit ses devoirs.

Le frère Alfred meurt le 23 septembre 1975 dans l’incendie du couvent Saint-Antoine de Sélestat (Bas-Rhin).

De nombreux anciens résistants, dont Marc Toledano, viennent assister aux obsèques de leur ami et ange gardien qui repose aujourd’hui au cimetière Saint-Doulchard, non loin de Bourges.

On le surnomme le franciscain de Bourges suite à la biographie écrite par Marc Toledano, et au film éponyme de Claude Autant-Lara qui rapporte l’humanité extraordinaire d’Alfred Stanke.

Patrick : Touchante histoire d’un homme au grand cœur, mais surtout un grand homme de foi !

Certains pourraient dire : oui, mais c’est juste la bonté et la sollicitude de cet homme qui a laissé parler son cœur, et c’est tout ! Seulement, c’est la foi vivante dans cet homme qui l’a motivé et qui l’a poussé à agir en risquant sa vie tous les jours !

Ce qui est tristement inconnu au public, c’est le nombre d’hommes et de femmes de Dieu qui ont fait ce genre d’exploits et de miracles, risquant leur vie et leur liberté pendant ces deux grandes guerres !

***

Sancja Szymkowiak, l’ange gardien des prisonniers de guerre français

Marzena Devoud

Pour les prisonniers de guerre français de la Seconde Guerre mondiale retenus en captivité à Poznan (Pologne), la bienheureuse Sancja Szymkowiak (1910-1942) était un ange de bonté.

Elle accepta les périodes difficiles de l’occupation nazie comme une occasion de se consacrer totalement aux personnes dans le besoin, en considérant sa vocation religieuse comme un don de la Divine Miséricorde soulignait Jean Paul II le jour de la béatification de sœur Sancja Szymkowiak, le 18 août 2002, au Parc Blonia de Cracovie.

En l’évoquant, le pape a sans doute pensé aux témoignages des prisonniers de guerre français et anglais retenus en captivité à Poznan, ville de l’ouest de la Pologne, occupée pendant la Seconde guerre mondiale par l’Allemagne.

Ce sont ces prisonniers, qui, les premiers, ont vu dans cette jeune religieuse franciscaine polonaise une vraie sainte, leur ange de bonté. Et c’est avec émotion qu’ils vont la proclamer sainte le jour de sa mort, le 29 août 1942, en répétant : Sainte Sancja, sainte Sancja

Petite Thérèse polonaise

Appelée par ses compatriotes la petite Thérèse polonaise, sœur Sancja, Sancie en français, ne souhaitait qu’une seule chose : devenir sainte. Mais pour cela, elle le savait, il fallait se donner entièrement à Dieu. Car, comme elle le répétait souvent tout est possible par amour pour Dieu.

Sa vie pourrait se résumer à ce message.

Au matin du 1er septembre 1939, un étrange silence règne dans les rues de Poznan. La ville est déserte. Midi, à l’heure de l’Angélus, la première bombe tombe sur la ville. Au couvent, c’est la terreur.

Née en 1910 dans un village près de Poznan, cadette d’une fratrie de cinq enfants, Janina Szymkowiak vit une enfance heureuse et paisible.

Après une scolarité exemplaire, elle commence des études de lettres françaises à l’université de Poznan. En même temps, elle s’engage dans plusieurs associations en faveur des déshérités.

Lors d’un long voyage en France, elle se rend à Lourdes. C’est là, devant la grotte de la Vierge, que la jeune étudiante entend  dans son cœur l’appel à la vocation religieuse.

En suivant cette voie, elle décide alors d’entrer chez les Oblates du Sacré Cœur à Montluçon. Mais très rapidement, ses parents l’obligent à revenir en Pologne. Elle l’accepte et finit par entrer dans son pays chez les Filles de Notre Dame des Douleurs à l’âge de 26 ans.

Sœur Sancja, son nouveau nom, vit alors une vie monastique ordinaire en prenant part aux diverses tâches physiques, en s’occupant des enfants dans une garderie de paroisse tout en suivant à l’université des cours en pharmacie.

Face à la guerre, unissons-nous à Dieu

Au matin du 1er septembre 1939, un étrange silence règne dans les rues de Poznan. La ville est déserte. Le midi, à l’heure de l’Angélus, la première bombe tombe sur la ville.

Au couvent, c’est la terreur. Sœur Sancja reste calme et se console avec ces mots : Que la volonté de Dieu soit faite. Unissons-nous à Lui à jamais.

L’armée polonaise résiste héroïquement mais bientôt, le 27 septembre, Varsovie capitule. Les Allemands s’installent à Poznan comme dans tout le pays.

En septembre 1940 la Wehrmacht investit le couvent et le transforme en maison pour les employés de l’armée. Les sœurs sont mises à leur service.

Les occupants arrêtent beaucoup de prêtres et ferment pratiquement toutes les églises. Sur 1.900 prêtres présents dans la ville, il n’en reste que 79. Quant aux religieuses, elles sont en majorité envoyées dans un camp de travail non loin de Poznan.

Les nouvelles deviennent de plus en plus dramatiques. Sancja apprend la mort de son frère prêtre sous une bombe à Varsovie.

La pénurie alimentaire et l’hiver avec le froid jusqu’à moins 40°C provoquent chez elle le début de la tuberculose.

L’Ange de bonté

En septembre 1940 les soldats de la Wehrmacht investissent le couvent et le transforment en maison pour les employés de l’armée. Les sœur se mettent à leur service : elles doivent faire le ménage, la lessive, cuisiner pour une centaine de personnes.

Sœur Sancja est chargée du réfectoire, elle doit nettoyer les sols, laver la vaisselle, mettre le couvert.

En plus de ses obligations à la cuisine, comme elle parle cinq langues dont l’allemand, l’anglais et le français, elle donne des cours aux enfants de l’un des officiers allemands.

Contrairement aux autres qui manifestent une certaine réserve – comme l’explique Mère Nella, vice-postulatrice de sa cause en béatification – pour la jeune religieuse, c’est l’occasion de témoigner de l’amour envers ses ennemis.

Elle note dans son carnet à cette époque :

Celui qui veut être aimé doit aimer les autres de la même manière, et servir les autres comme il voudrait être aimé et servi.

Un groupe de ces prisonniers est conduit au jardin du couvent pour y travailler. Sœur Sancja décide de leur servir d’interprète, mais aussi de les aider clandestinement.

Prise de vitesse par l’invasion allemande de 1940, l’armée française défaite voit de très nombreux soldats partir en captivité. Ils sont détenus dans différents camps notamment sur le territoire polonais occupé, dont un à Poznan.

Un groupe de ses prisonniers est conduit au jardin du couvent pour y travailler. Sœur Sancja propose de leur servir d’interprète, mais elle décide aussi de les aider clandestinement.

Elle réussit à leur donner en cachette de la nourriture, à les écouter, à apporter à chacun un petit mot de consolation ou au moins un sourire.

Pour ces prisonniers, cette jeune franciscaine représente un réel réconfort et un véritable soutien. Ils la baptisent très vite l’Ange de bonté.

Lorsque les religieuses les conduisent auprès du corps inanimé, ils se mettent à pleurer et à embrasser ses mains en répétant : « Sainte Sancja, sainte Sancja »…

En juillet 1942, son état de santé s’aggrave brutalement.

Très faible, Sancja est transportée dans une petite maison dans le jardin du couvent, appelée Bethléem, juste à côté des installations des prisonniers.

Seule à seule avec Jésus, elle veut se préparer à le rejoindre. Avant de partir, le 29 août 1942, elle dit aux sœurs qui l’accompagnent en silence :

Confiez-moi vos soucis, vos doutes, vos difficultés, et moi, je les arrangerai, car je meurs d’amour et l’Amour ne peut rien refuser à l’amour.

Le lendemain, les prisonniers pensant qu’elle est encore en vie, souhaitent se rassembler à son chevet pour demander de ses nouvelles.

Lorsque les religieuses les conduisent auprès de son corps inanimé, ils se mettent à pleurer et à embrasser ses mains en répétant : Sainte Sancja, sainte Sancja …

La réputation de sainteté de sœur Sancja, proclamée ainsi par les prisonniers, se répand rapidement, mettant en lumière son cheminement spirituel exprimé si bien par ses propres mots :

Etre telle que Dieu désire, faire ce qu’il ordonne et vouloir ce qu’Il souhaite.

Il suffit d’aimer, disait-elle.

Les informations contenues dans cet article proviennent du livre Bienheureuse sœur Sancja Szymkowiak, Vivre d’amour de Caroline Montsarrat, préface de Mgr Jean-Yves Riocreux.

Patrick : j’ai toujours une grande émotion en écrivant ces histoires vraies ! Le monde n’est pas rempli que de gens égoïstes qui pensent qu’à eux.

Seulement, de nos jours, on accentue tellement tout ce qui est négatif et néfaste. Et triste à dire, on oublie tout le bien qu’il est fait. 

Cette société sordide que les hommes construisent de leurs propres mains, essaie de noyer le meilleur de la nature humaine :

quand les hommes se sacrifient au risque leur vie ;

quand ils passent le besoin des autres au-dessus des leurs ;

quand dans leurs moments les plus désespérés, ils font des miracles et des prodiges ;

quand ils sont prêts à donner leur vie pour en sauver d’autres ;

quand ils s’unissent pour faire triompher le bien ;

et la liste est longue …

C’est pourquoi la Bible nous encourage :

Au reste, frères, toutes les choses qui sont vraies, toutes les choses qui sont vénérables, toutes les choses qui sont justes, toutes les choses qui sont pures, toutes les choses qui sont aimables, toutes les choses qui sont de bonne renommée, -s’il y a quelque vertu et quelque louange, -que ces choses occupent vos pensées (Philippiens 4:8)

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