106 ans après sa mort, un poilu identifié grâce à ses médailles votives

Le capitaine Étienne d’Hotelans servait dans l’infanterie coloniale avant d’être tué sur le champ de bataille dans les Ardennes, en 1914.

Timothée Dhellemmes

La découverte et l’identification du corps d’Étienne d’Hotelans, capitaine de l’armée française tombé en septembre 1914 à Châtelet-sur-Retourne (Ardennes), ravive de façon spectaculaire la mémoire d’un homme de foi, mort pour son pays.

Des fouilles préventives menées l’été dernier ont permis de retrouver les corps de quatorze soldats de la Première guerre mondiale mort au combat le 1er septembre 1914 à Châtelet-sur-Retourne, dans le sud des Ardennes.

Parmi les corps identifiés, celui d’Étienne d’Hotelans, 35 ans à l’époque, le seul capitaine du bataillon. Ses galons de capitaine, sa médaille de communion avec son prénom et sa chevalière ont facilité son authentification.

Mais en réalité tout s’est joué en quelques semaines grâce à un incroyable concours de circonstances. C’est un courrier envoyé le 24 novembre 2020 par l’Office national des anciens combattants au maire de Chénas, petit village de 550 habitants dans le Beaujolais dont est originaire le capitaine, qui a permis de retrouver ses descendants indirects du capitaine d’Hotelans.

Or, il se trouve que quelques mois auparavant, la famille d’Hotelans avait contacté l’édile pour lui faire part de la découverte, par le diacre d’une paroisse au Maroc, d’une plaque à la mémoire de son parent :

La famille ignorait tout de cette plaque. Mais lorsque nous avons appris son existence, nous avons demandé à l’archevêché de Rabat de pouvoir la rapatrier en France afin la disposer dans l’église où notre aïeul avait été baptisé, à Chénas, raconte à Aleteia Charles-Henri d’Hotelans, arrière petit neveu du capitaine.

C’est ainsi que, contacté à son tour par les anciens combattants au mois de novembre dernier, le maire du village a immédiatement retrouvé la trace des descendants d’Étienne d’Hotelans.

Chez les d’Hotelans, cette deuxième découverte en l’espace de quelques mois a été une surprise totale. Charles-Henri raconte :

L’espoir de retrouver le corps avait été alimenté par les générations précédentes, puisque le père et la sœur de notre arrière-grand-oncle étaient allés sur les lieux des combats, en 1920. Mais depuis longtemps, nous avions perdu presque tout espoir de le retrouver.

Je me souviens d’avoir grandi en voyant ce buste qui trônait dans une pièce de la maison, avec ce capitaine à la moustache fière.

Pourtant, les descendants indirects n’a jamais manqué de faire mémoire de son brillant aïeul, décédé à 35 ans, sans enfants.

Deux de ses neveux ont été prénommés Étienne et ont embrassé une carrière militaire.

Dans un livret sur la famille que tous les membres ont en leur possession, plusieurs pages relatent les exploits de l’officier.

Lorsque j’étais petit, je me souviens d’avoir grandi en voyant ce buste qui trônait dans une pièce de la maison, avec ce capitaine à la moustache fière, raconte François d’Hotelans, un autre arrière-petit-neveu du capitaine.

Avant de mourir sur le front, il avait servi plusieurs années dans l’infanterie coloniale en Asie, puis avait servi au Maroc avant d’y être appelé à l’état-major du maréchal Lyautey.

En 1914, c’est lui qui avait supplié le maréchal de le laisser partir combattre l’armée allemande en France, malgré une importante blessure à l’épaule.

Probablement enterré par les allemands à la va-vite

Grâce à l’office des anciens combattants et à la section des fouilles archéologiques des Ardennes, plusieurs extraits du journal de marche permettent d’avoir le récit extrêmement précis de ce qu’il s’est passé au cours de cet après-midi du 1er septembre 1914.

Vers 14 heures, l’ennemi apparaissant à peu de distance de la 11ème cie, le capitaine Broch d’Hotelans fait mettre baïonnette au canon, ouvre un feu à répétition à 250 mètres et fait exécuter par ces deux sections plusieurs bonds en avant qui arrêtent momentanément l’offensive allemande.

Au cours de l’exécution de ce mouvement, le capitaine tombé grièvement blessé sur le terrain, le feu de l’artillerie allemande devient de plus en plus violent et le premier peloton est obligé de se replier sur ses tranchées, afin d’éviter des pertes trop sérieuses, est-il écrit.

Probablement le soir-même de l’attaque ou le lendemain, ce sont vraisemblablement les Allemands qui ont enterré le capitaine et ses hommes.

Un crucifix et plusieurs médailles, dont une représentant sainte Jeanne d’Arc, ont été retrouvées dans la poche du capitaine Étienne d’Hotelans.

Un crucifix et plusieurs médailles retrouvés dans sa poche

Étrangement, il n’a pas été du tout dépouillé. Plusieurs objets religieux ont été retrouvés dans ses poches : un crucifix, une médaille de première communion, une médaille à l’effigie de sainte Jeanne d’Arc et une autre médaille votive.

J’ai été d’autant plus ému en apprenant la découverte de son corps qu’il a été retrouvé tel qu’il était monté au combat cet après-midi du 1er septembre 1914, avec des éléments qui montrent son attachement à sa foi et à sa famille, témoigne Charles-Henri d’Hotelans.

C’est un merveilleux exemple qui nous pousse à faire une introspection et à nous remettre en question.

Quand on lit les récits, on sent qu’il n’est pas mort dans un bombardement. Il est mort dans un combat d’infanterie. Il était vraiment dans un état d’esprit de sacrifice, ajoute-t-il.

Ce que nous savons de notre arrière-grand-oncle est représentatif de cette jeunesse vaillante et courageuse, qui a su donner sa vie pour défendre son pays. C’est un merveilleux exemple qui nous pousse à faire une introspection et à nous remettre en question, ajoute François d’Hotelans.

Dans quelques semaines, les deux cousins espèrent pouvoir se retrouver autour de la dépouille de leur arrière-grand-oncle. Il devrait être inhumé dans le caveau familial de Chénas après sa messe d’enterrement, 106 ans après sa mort.

Plaque commémorative en la mémoire du capitaine d’Hotelans, retrouvée dans une église à Meknès, au Maroc, quelques mois avant la découverte du corps.

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Le réveil religieux de la Première Guerre mondiale

Des soldats français assistant à une messe à Mailly-Champagne (Marne), en février 1917.

Benjamin Fayet

Xavier Boniface est professeur d’histoire contemporaine à l’Université de Picardie Jules Verne et auteur de L’Histoire religieuse de la Grande Guerre (Fayard, 2014) Il revient sur les aspects religieux du premier conflit mondial.

Quand éclate la guerre en 1914, la république anticléricale n’a pas hésité à mobiliser une grande partie du clergé en âge de se battre. Quel rôle fut assigné aux hommes d’Église dans cette guerre ?

Xavier Boniface :

Le clergé était soumis au service militaire depuis 1889 (loi des curés sac au dos) Les prêtres sont donc mobilisés comme tous les hommes de leurs classes d’âge en 1914 : les plus âgés (qui ont accompli leur service avant 1905) sont affectés dans le service de santé, comme infirmiers, brancardiers, secrétaires… Les plus jeunes sont mobilisés dans toutes les armes. Les religieux, non reconnus à l’époque du concordat, sont en théorie aussi mobilisables dans n’importe quelle unité, mais certains servent dans des formations sanitaires. Quelques dizaines d’aumôniers titulaires sont également prévus. Ils sont recrutés dans les classes d’âge non mobilisables.

Quelques années après la loi de 1905, qui attise les tensions entre la république et l’Église, assiste-t-on à une union sacrée entre les deux durant la guerre ?

L’union sacrée, à laquelle Poincaré appelle tous les Français dès le 4 août 1914, s’applique aussi aux relations entre la République et l’Église. Dès le 2 août d’ailleurs, le président du Conseil, Viviani, suspend l’application des mesures contre les congrégations religieuses (lois de 1901 et 1904). Des évêques bénissent les régiments qui partent pour le front et font dire des prières pour la France. Il reste néanmoins quelques résurgences ponctuelles d’anticléricalisme, dues à quelques journaux, mais non aux pouvoirs publics. Ces derniers sollicitent d’ailleurs discrètement les évêques, notamment en 1917, pour qu’ils appellent leurs diocésains à participer aux emprunts de guerre.

Entre une France catholique et une Allemagne majoritairement protestante, peut-on dire que la question religieuse est exploitée aussi dans la propagande de guerre ?

Il y a eu quelques tentatives, notamment en milieu catholique, de s’en prendre au protestantisme des Allemands, en dénonçant leur barbarie et leur luthéranisme. Mais ces critiques heurtent les protestants français qui craignent d’être associés à l’adversaire. De leur côté, ils rappellent qu’en France ce sont surtout des calvinistes, au contraire de l’Allemagne. Ces critiques s’estompent à partir de l’entrée en guerre des États-Unis, grande puissance protestante devenue alliée.

La piété s’est-elle ravivée en France durant la Grande Guerre ?

Les premières semaines de la guerre se caractérisent par un réveil religieux, aussi bien à l’arrière qu’à proximité du front. En fait, il s’agit surtout de retours vers les autels pour demander protection, soutien et aide à Dieu. Au cours du conflit, cette pratique religieuse a fluctué au gré des circonstances et des lieux. Quelques dévotions émergent particulièrement, celles envers la Vierge – dans le prolongement du XIXe siècle –, Jeanne d’Arc, remise à l’honneur à la fin du siècle précédent, Thérèse de Lisieux, dont les écrits spirituels (Histoire d’une âme) commencent à se diffuser, et le Sacré-Cœur, dont le culte est porté par le clergé.

Comment les soldats catholiques parviennent-ils à pratiquer leur religion dans les tranchées ?

Les soldats catholiques peuvent assister aux messes célébrées par les aumôniers militaires ou les prêtres mobilisés comme soldats, à proximité du front, dans des églises des villages de cantonnement, dans les bois ou les cavernes. C’est plus rare et plus difficile en première ligne, même s’il arrive qu’un prêtre puisse dire la messe dans une cagna. Il y a par ailleurs toutes sortes de pratiques de dévotion, de prières, de port de médailles pieuses et de scapulaires.

Propos recueillis par Benjamin Fayet. 

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Pendant la Grande Guerre, la France a retrouvé ses prêtres dans les tranchées

Sylvain Dorient

Le père Jean-Yves Ducourneau, aumônier militaire et auteur de Dieu dans les Tranchées, rend hommage à ses illustres prédécesseurs à l’occasion du centenaire de l’armistice.

Jean-Yves Ducourneau a été prêtre en mission au sein de l’armée en Côte d’Ivoire, Tchad, Centrafrique, Liban, Kosovo, Macédoine et en Afghanistan. Il se passionne pour se illustres prédécesseurs des tranchées, et a hérité d’eux une chapelle mobile.

Il s’agit d’une mallette d’époque contenant le nécessaire pour dire la messe, un calice démontable, une croix, une petite pierre d’autel en marbre, le réceptacle pour les hosties …

L’aumônier portait tout ça sur ses épaules en plus du paquetage… Mais il faut dire que les gens étaient plus rustiques à l’époque, commente le quinquagénaire.

Ce nécessaire, qui le suit partout, continue à être employé sur les théâtres d’opération. Des soldats s’agenouillent devant cet autel de campagne avant de partir en mission, tout comme les poilus de 14.

Les risques que nous courrons ne sont pas les mêmes, bien entendu, mais il y a bien un lien entre eux et nous, assure l’aumônier militaire.

Le creuset de l’Union sacrée

Il se réfère souvent à cette guerre dans ses enseignements à l’école des Sous-Officiers de saint Maixent. Pas seulement en raison de l’importance de ce conflit pour l’armée française, mais aussi parce qu’il a suscité une réconciliation française : La France a retrouvé ses prêtres dans les tranchées, explique-t-il.

Le contact, avec les ouvriers en particulier, avait été largement rompu à la suite de la Révolution industrielle qui débuta en 1850. L’Église subissait les attaques des laïcards, des bouffeurs de curés.

Dans une revue d’époque, la Lanterne, le prêtre avec sa soutane était caricaturé en vampire, décrit le père Ducourneau. Il y avait un anticléricalisme virulent.

Les congrégations religieuses avaient été expulsées, mais les prêtres sont revenus pour s’engager dans l’armée dès l’entrée en guerre. Ils ne voulaient pas être relégués au corps médical, et obtinrent de côtoyer les soldats au front, pour porter Dieu en première ligne.

Dès les premiers mois de la guerre, elle a réveillé des sentiments religieux chez les Français. D’abord par des manifestations de piété teintées de superstition, suscitées par la peur de la mort. Par exemple, une épouse glissait un scapulaire dans le package de son mari dans l’espoir qu’il soit protégé.

Des soldats de la Première Guerre mondiale assistent à la messe.

Mais la présence des prêtres, au côté des poilus, a changé le rapport à la religion de nombreux Français. Les aumôniers n’ont pas épargné leur sang. 2.949 prêtres diocésains, 1.571 religieux et 1.300 séminaristes sont tombés au champ d’honneur, et 375 religieuses sont mortes au service des soldats.

En pourcentage, cela représente autant que les pertes des agriculteurs français, soit la classe sociale qui a fait le plus grand sacrifice pendant cette guerre.

Je leur ouvre le Ciel

Les lettres de ces aumôniers, récoltées par le père Ducourneau, donnent des témoignages émouvants de ces retrouvailles. Ainsi, le père Louis Lenoir dès le début de son apostolat militaire en 1914, écrivait :

Je n’oublierai jamais les effusions de ces pauvres soldats me sautant au cou après une réconciliation de dix, quinze, vingt ans (dans une seule matinée de dimanche, ils étaient une centaine de cette catégorie, ou le rayon de joie qui illumine les pauvres mourants quand, sur les champs de bataille ou sur les brancards, je leur ouvre le Ciel au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ.

Le sentiment nouveau d’avoir une France unie malgré les désaccords internes donna des alliances étonnantes, comme celle du père Brottier et de Clémenceau.

L’aumônier militaire, célèbre pour son action au service de l’association des Orphelins apprentis d’Auteuil, vint proposer au Tigre le projet d’une Union nationale des combattants.

L’idée était de conserver, en temps de paix, la fraternité d’armes sous le slogan : Unis comme au front. Clemenceau, malgré son anticléricalisme virulent, fut enthousiasmé par l’idée et alla jusqu’à la soutenir financièrement.

Nouvelle tentative d’expulsion des Congrégations

Mais, au sortir de la guerre, certains reprirent le fanion de l’anticléricalisme, en particulier le président du Conseil Édouard Herriot. Il annonça le 2 juin 1924 l’expulsion des congréganistes, la suppression de l’ambassade auprès du Saint-Siège et l’application de la Loi de Séparation des Églises et de l’État à l’Alsace et   à la Moselle.

La réponse de l’un des anciens aumôniers militaires, Paul Doncoeur, est restée dans les mémoires :

« Ce n’est pas de courir au diable qui nous effraie. Nous ne tenons à rien, ni à un toit, ni à un champ. Jésus-Christ nous attend partout et nous suffira toujours au bout du monde. Mais nous ne voulons plus qu’un étranger, nous rencontrant un jour loin du pays, nous pose certaines questions auxquelles nous répondrions, comme jadis, en baissant la tête : « La France nous a chassés. » Pour l’honneur de la France — entendez-vous ce mot comme je l’entends ? — pour l’honneur de la France, jamais nous ne dirons plus cela à un étranger. Donc, nous resterons tous. Nous le jurons sur la tête de nos morts, et à vous aussi, camarades ! 

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