«La Lampe d’Aladin»* ou mes voeux 2005

Le maître de la lampe comme à son habitude lance en préambule avant que nul ne défile devant l’objet sacré :

– Je suis heureux de vous voir ici, unis, paisibles, silencieux, désireux d’un demain sans doute fructueux pour vous et pour les vôtres tout au long de l’année qui s’annonce! La lampe d’Aladin est ici pour vous.

Il s’agite un instant et reprend :

– Frottez avec vigueur la lampe mystérieuse, le génie éveillé saura vous exaucer. Je vous rappelle à tous l’intitulé de votre vœux commun, renouvelé d’ailleurs d’une année sur l’autre : « Que l’année à venir soit bonne ! ».

D’une main experte il ouvre alors un coffre aux ferrures ouvragées et en sort dignement la fameuse relique.

Le premier à tenir l’objet si convoité, s’appelle révolté de « tout et pour toujours ».

Il sort tout un discours empli de « il faut que », de « ils n’auraient pas dû », de « je vous promets tout », d’arguments imparables aux airs de déjà vu et puis tout un gros lot d’idées simples, aptes à tout régler.

– Je vis pour l’idéal et le bonheur du monde. Tout ce qui a été fait jusqu’alors mérite un vif dépoussiérage et un coup de chiffon. Ecoutez mes souhaits, écoutez mes paroles, elles s’appellent « utopie » et sauront vous ravir !

« Hum, hum dit le génie … on s’était déjà vu l’année d’avant sans doute; le discours vous l’aurez, encore faudra-t-il qu’il puisse être écouté et soit réalisable. Vous avez l’air tenace … sans doute à l’an prochain ! »

Le deuxième s’avance d’un pas serein en tendant sa main ferme vers la lampe sacrée.

– Ma route fut bien longue sur des sentiers pierreux, mes sandales élimées ont parcouru la terre pour partager la joie d’être tout simplement habitant de ce monde, prêt à aider chacun et donner de la joie. Je voudrais du grand Nord au grand Sud, de l’Est à l’Ouest, bref, dans tous les coins du monde, un peu de poésie, un arc en ciel, puis un soleil radieux, une bouffée d’air pur et un vent d’optimisme pour un demain meilleur pour toute la planète.

« Hum, hum dit le génie votre vœux est pour tout ce qui vit sur la terre. Je veux bien essayer mais je ne vous promets rien car l’homme a un pouvoir bien supérieur au mien lorsqu’il s’agit de nuire à l’environnement. »

Le troisième à tenir la lampe mystérieuse est le « président d’un pays du G7*».

– En tant que président d’un pays riche et grand, pour l’année 2005, je veux la réussite. Je demande de sages décisions, un rameau d’olivier, une frêle colombe et la prospérité. Je veux d’une poigne solide tenir le gouvernail de mon pays face au monde instable. L’emploi et la croissance en seront les deux règles pour le bonheur des miens et ma réélection. En tant que président je ne peux faire mieux.

Le génie fut tout ouïe et dit : « Tes vœux sont légitimes et méritent toute mon attention. Les cartes de la réussite seront distribuées à tous tes concitoyens. A eux de jouer pour gagner la partie afin que leur table soit garnie et que des miettes retombent dans l’escarcelle de pays moins nantis».

Le quatrième est pressé et trépigne sur place. Son jet prêt à l’envol l’attend, il faut qu’il fasse vite. Il est chef d’entreprise ! Le tic tac de l’horloge est son pire ennemi.

– Pour que ma vie soit pleine, il faut que je me presse d’aller et de venir à la chasse aux affaires. Le business, c’est ma vie et l’argent mon credo. Je veux aller plus vite. Que mon temps soit doublé pour faire des affaires et arriver au but.

« Je vois dit le génie, je veux vraiment t’aider mais … es-tu donc bien sûr de ce que tu demandes ? N’as-tu donc pas acquis un soupçon d’expérience pour savoir à ton âge que ton présent c’est la vie et demain ton cercueil vers lequel tu te hâtes ? Es-tu donc si pressé ? »

Arrive, le malade. Avec lui la souffrance et puis des jours comptés. Il n’a pas mérité d’être seul à se battre pour repousser la mort alors que son jeune âge lui promettait la vie.

– Ah, monsieur le Génie, le juste serait que je vive encore, que je guérisse enfin pour courir la campagne, pour voir les miens grandir, pour poursuivre l’œuvre qui attend tout humain. Le meilleur serait que sans regret, après une vie pleine, je quitte la scène, paisible et reposé, le cœur ensoleillé par l’amour de ma vie.

« Le Génie reste grave en écoutant le vœux. La vie est un chemin que l’on ne peut décrire qu’au fur et à mesure des pas du voyageur. Pour la durée nul ne décide. Que la paix t’accompagne comme tu le désires pour achever ta vie avec l’amour des tiens. »

Le suivant est l’enfant aux yeux plein de candeur et de naïveté. Il lâche sa sucette pour attraper la lampe.

– Pour l’année à venir il faudrait que j’aie tout, car tout me fait envie. Des jouets j’en ai eu, mais j’en veux bien encore. Et puis il m’faut des bonbons pour moi et mes copains …

« Le problème avec toi, grommelle le génie, c’est qu’avec tes doigts gluants de friandise, tu laisses des empreintes sur la glorieuse lampe. Pour les jouets, c’est trop tard car Noël est passé, par contre c’est d’accord pour les bonbons et puis, dit-il dans un sourire, j’ai vraiment de la chance car ton vœux fait coup double puisqu’il m’épargnera de recevoir ce jour un groupe de dentistes dont le vœux consistait à transformer les bouches en mines de caries. »

Voilà l’ado à la mine altière, guerrière sans bataille où laisser éclater sa révolte intérieure. Elle accepte d’un geste las en haussant les épaules la lampe astiquée, crache son chewing-gum tout en redressant une mèche rebelle.

– Pour l’année à venir je revendique la place à laquelle j’ai droit du fait de ma jeunesse, de ma franche beauté et de mon talent fou. Je te demande une vie de paillettes, de fric, de folle insouciance, bref une vie SuperTop !

« Tu me rappelles tous les adolescents qui viennent chaque année depuis des décennies. L’avenir est à toi pourvu que tu t’emploies à finir de mûrir en évitant la casse. Du talent ? En voilà ! Il faut que tu le cherches au plus profond de toi pour mériter ta place dans un monde où chacun doit apprendre à nager. »

Et puis voici encore le sportif tout assoiffé de gloire, le chercheur voulant enfin trouver, le reporter à l’affût du bon scoop, la mal-aimée réclamant l’âme sœur, le chômeur attendant une place, le salarié espérant des vacances, le vieillard regrettant la jeunesse, l’inactive luttant contre l’ennui, l’affamé espérant un repas, la victime réclamant la justice, l’écrivain vide d’inspiration, la vedette attendant le succès, … bref la liste est si longue qu’il faut s’arrêter là pour conclure la page en énonçant mes voeux.

La lampe dans mes mains luit sous le soleil couchant et semble me dire : « Vas y, fais vite ton vœux, la journée se termine, mon hôte est fatigué. »

– Moi, monsieur Le Génie, je souhaite pour tous, bonheur, santé, amour et … espoir.

« Que votre année 2005 soit bonne s’exclame l’efrit de sa voix haute et claire. Comme à mon habitude, je m’en vais essayer de t’exaucer encore en laissant le bonheur, la santé, l’amour et puis l’espoir à portée de chacun. Puissent-ils tous les trouver pour cette nouvelle année ! »

Docteur Henri PULL

*
*Quelques précisions sur la lampe d’Aladin : Dans « les contes des mille et une nuits », Shéhérazade raconte au roi Shahriyar l’histoire d’Aladin et de la lampe magique. Aladin, fils d’un tailleur, s’empare d’une lampe magique trouvée au centre de la terre ainsi que de fabuleux joyaux. En frottant la lampe par hasard, un énorme «efrit» apparaît devant Aladin. Ce génie bénéfique permet à Aladin de gagner l’amour de la belle Badr el-Boudour et de grandes richesses.

* G7 : cercle très fermé des pays les plus riches du monde

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