Accueil Louise Turgeon DE TOUT DE RIEN 2e Partie – Une histoire de chasse – Texte Michelle Dion

2e Partie – Une histoire de chasse – Texte Michelle Dion

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Vers les 17 h, nous partons donc à pied par la rue principale qui longe le fleuve.

En arrivant sur le terrain privé qu’on doit traverser pour se rendre jusqu’à la cache, un énorme chien de garde se met à japper.

La compagnie de Gilles me permet de contrôler un tantinet ma peur, mais je ne suis quand même pas complètement rassurée. Que voulez-vous, j’ai peur des chiens. Je crois que je serais même effrayée par un chiwawa!

Nous passons tout près du cerbère attaché par une corde à un poteau de la galerie et nous poursuivons notre route jusqu’à l’abri où se trouve déjà un chasseur.

Il va sans dire que les présentations ne sont pas de mise à cause du silence imposé. Je m’assois sagement comme mon beauf me l’a recommandé, mais le siège étant en béton et la marée venant à peine de baisser, il est évidemment mouillé et assez froid pour le fessier!

Je chuchote un bonjour au chasseur inconnu, mais il ne me répond pas. Je comprends alors qu’il ne faut absolument jamais déranger un gars qui chasse. Je dirais que ce sport s’accompagne d’un genre de rituel sacré, un peu comme la grand-messe!

Débute alors la longue attente pour la chasseresse à l’affût… sans fusil! J’attends. Puis j’attends encore… et encore. Que faire d’autre, d’ailleurs, dans l’obscurité d’une cache? Si au moins j’avais apporté mon baladeur pour écouter un peu de musique. Mais non, c’est le calme plat. Pas un mot, pas un son autre que le piaillement lointain, mais incessant des oiseaux. Il y a bien sûr plein d’oies au large — 200 000 cette journée-là me dit Gilles… j’ignore cependant comment il en a fait le décompte! — mais aucune ne s’approche suffisamment pour que les nemrods aient la satisfaction de tirer quelques coups.

Au bout d’une heure, je commence à en avoir assez. Je n’ai définitivement pas l’âme d’une Diane! J’ai les fesses mouillées, j’ai froid, j’ai faim… et je n’ai pas encore vu une seule oie de proche, à part les « dépouilles » accrochées aux maisons pour les faire faisander.

J’annonce donc à mon beau-frère que je souhaite rentrer à la maison, mais lui décide de rester vu qu’il n’a encore rien tué.

Et j’ai passé une heure dans la cache sans entendre un seul coup de feu. Il paraît que certains chasseurs y restent des jours entiers. Il faut vraiment aimer souffrir… et en silence en plus!

La nuit est complètement tombée depuis un bon bout de temps et il fait noir comme chez le loup. Comme le ciel est couvert et qu’il n’y a pas d’éclairage de rue, ce sont les ténèbres presque totales.

Je sors avec précaution de ma planque et me dirige craintivement vers la maison où se trouvait le gros chien que je croyais endormi, car on ne l’avait plus entendu. En me sentant approcher, il recommence à japper de plus belle et à me montrer ses crocs. C’est du moins ce que je crois apercevoir à distance… ou peut-être est-ce la peur qui me fait halluciner?

Cette fois, Gilles n’est pas là pour me protéger. Je prie fort pour que le molosse soit encore attaché à son poteau, mais je n’en ai pas la certitude, aussi je ne prends pas de chance. Je retourne donc sur mes pas vers le fleuve en me disant qu’en marchant tout le long sur la batture, je rejoindrai quand même la maison où m’attendent Roger et les autres. Je marche à une trentaine de mètres des habitations. Il y a bien sûr quelques lumières aux fenêtres, mais à une telle distance, c’est plutôt faible comme éclairage. Je regrette vivement de ne pas avoir apporté une lampe de poche.

Après quelques pas, voilà-t-il pas que je commence à caler. Je crois d’abord marcher dans une petite mare isolée, mais plus ça va, plus la batture est boueuse et détrempée. Mes longues bottes de caoutchouc — des « bottes à vêler » comme les appelait mon beau-père — me sortent des pieds et je dois les retenir solidement avec mes deux mains, par le haut de la jambe, une botte à la fois… à chaque pas! Il en résulte un genre de succion avec un bruit caractéristique de
« splouch », et je n’écarte pas le risque qu’elles restent prises pour de bon dans la « bouette » et que je doive continuer nu-pied! Je mets une bonne demi-heure à me rendre, toujours courbée vers l’avant en retenant mes bottes. J’ai vite le dos et les jambes en compote.

Lorsque j’arrive enfin vis-à-vis de la maison, j’aperçois ma belle-soeur à l’intérieur devant la porte patio avec sa fille, mon époux chéri et notre fils.

Ils me regardent tous les quatre et ils sont de toute évidence surpris de me voir arriver par la batture plutôt que par la rue… et seule en plus.

Soulagée d’avoir enfin trouvé une planche de salut j’appelle à l’aide, mais ils ne m’entendent pas à cause des vitres triple épaisseur. Je monte un peu le ton, puis je crie carrément à tue-tête, sans plus de résultat.

Mon beau-frère est toujours fier de dire que sa maison est bien isolée, ce qui est indispensable au bord du fleuve… j’en ai alors la preuve flagrante!

Je fais de grands gestes désespérés avec mes deux bras au-dessus de ma tête et eux, pensant que je leur fais des bye-bye, m’envoient également la main avant de tourner les talons pour retourner au salon. Je n’ai donc pas d’autre choix que de regagner la rue par mes propres moyens. Plus que 50
« splouchs »… Courage ma vieille!

Mais ce que je n’avais pas prévu, c’est le ravin à franchir pour accéder à la rue, un fossé assez profond et plein d’eau sale et de détritus.

Je m’y hasarde donc, non sans craindre d’y voir apparaître quelque rat ou autre bibitte dégueulasse. J’ai maintenant de l’eau par-dessus mes bottes, ce qui contribue au moins à les laver! Je grimpe à genoux la dernière butte en m’agrippant à des herbes et des arbustes sauvages et je me retrouve, exténuée, sur le plancher des vaches. Ouf! Je suis enfin sauvée… mais sale comme un cochon dans sa soue!

Lorsque j’entre dans la maison après la demi-heure la plus longue de ma vie, je leur raconte mon aventure.

Ils sont tous morts de rire, autant mon fils et sa cousine que mon époux chéri et sa soeur. Et Roger se fera un malin plaisir, pendant que je serai sous la douche, de relater mon « exploit » à Gilles, arrivé, lui, quelques minutes après moi… par la rue et non par la batture!

-o-o-o-o-o-o-

Je suis retournée à l’Île quelques années plus tard avec mon amie Suzanne, à l’occasion d’un autre congé de l’Action de grâce, mais nos activités se sont limitées cette fois à des promenades dans la nature et à un safari-photo, davantage dans mes cordes. J’en garde les précieux souvenirs dans un cyber-album qu’il me fera plaisir de partager avec les internautes qui seraient intéressés par ces paysages hors du commun, pris sur une île pas comme les autres.

Pour les intéressés : MON ADRESSE COURRIEL

Et plus jamais, m’entendez-vous, plus jamais je n’irai à la chasse… ni à l’Isle-aux-Grues, ni ailleurs. Finite. Kapout… Ad vitam aeternam!

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Louise Turgeon
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