Publié Le 24 Avril 2018

La Terreur, Avec Ou SansTerrorisme

«La plus grande ville canadienne a été frappée en plein coeur. Après tant d’autres, on sait tous que cela peut arriver dans toutes les grandes villes, ici aussi. Comme si, tristement, on s’y attendait sans vouloir y penser», écrit Yves Boisvert.

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Yves Boisvert
La Presse

Ce n’est peut-être pas «du terrorisme», a dit la police. Comme si tout d’un coup, ça semblait moins grave.

Ce n’est peut-être pas «du terrorisme», a dit la police. Comme si tout d’un coup, ça semblait moins grave.

Mais ça change quoi, exactement ? Ça change l’enquête, ça change les discours, ça change les explications, sans doute. Mais ce matin, ça ne change rien à l’horrible, à la terreur.

Toronto, lundi midi de printemps, trottoirs bondés… Une camionnette fonce exprès sur les piétons… Dix (10!) personnes meurent. Cinq autres sont aux soins intensifs, on ne sait pas si elles vivront.

Le suspect a un nom à consonance arménienne. Ça n’entre pas dans les cases habituelles. Il n’a pas été question d’islam radical ni du groupe État islamique (EI).

Mais est-ce moins tragique? Est-ce moins inquiétant? Alexandre Bissonnette a dit à un psychologue qu’il avait pensé attaquer des étudiants à l’université ou des gens au hasard dans un centre commercial. Est-ce que ça rend l’attentat de la mosquée de Québec moins haineux, moins terrible, moins «terrifiant»?

L’absence de motivation politique ou idéologique de l’auteur, en fait, rendrait ces actes encore plus imprévisibles. Si ce n’est pas le fait d’une cellule terroriste, d’un «loup» plus ou moins solitaire mais nourri à la propagande, c’est d’autant plus indétectable.

Daech et Al-Qaïda ont propagé des techniques d’assassinat très précises avec des camions. On en a vu les résultats depuis deux ans à Barcelone (14 morts), à Nice (84 morts), à Londres (8 morts), à Stockholm (5 morts), à Berlin (12 morts), etc.

Souvent, l’auteur avait été fiché par les services de renseignement.

Ici ? Aux Premières Nouvelles… Rien…

Si un «esprit déréglé» imite les actes et les techniques terroristes inspirés de l’EI, on ne le classera pas comme un acte «terroriste». C’en est peut-être cependant une excroissance, un sous-produit dû à une sorte de contagion.

Et à la fin, 10 personnes sont mortes de manière tout aussi absurde et révoltante.

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Aux yeux du Code criminel, un acte terroriste doit être commis «au nom d’un but, d’un objectif ou d’une cause de nature politique, religieuse ou idéologique».

Un acte qui doit aussi viser à «intimider» la population quant à sa sécurité. Un acte qui peut viser à «contraindre une personne, un gouvernement ou une organisation nationale ou internationale» à accomplir un acte – ou à s’en abstenir.

Un acte qui cause des blessures graves ou la mort, qui met en danger, qui compromet la santé, ou qui cause des dommages matériels importants.

À côté d’un terrorisme idéologique, structuré, ou de «cause», s’est développé une sorte de terrorisme nihiliste qui ne réclame rien, mais qui prétend tuer et détruire pour venger des agressions occidentales en attaquant des «infidèles».

Il ne contient pas de programme politique, mais il se nourrit d’idées politico-religieuses islamistes.

Et ce terrorisme-là, à la Al-Qaïda, en a peut-être enfanté une version pathologique, dans laquelle la rage, le désespoir et les idées suicidaires peuvent s’engouffrer. De la même manière que les «tueries de masse» font des imitateurs.

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Plus tard, on en reviendra aux définitions. On ne sait pas encore comment on «classera» l’événement. Mais ce matin, ça ne doit pas empêcher d’encaisser l’événement, de mesurer l’ampleur du carnage.

La plus grande ville canadienne a été frappée en plein coeur. Après tant d’autres, on sait tous que cela peut arriver dans toutes les grandes villes, ici aussi.

Comme si, tristement, on s’y attendait sans vouloir y penser. La mort qui vous ramasse sur une place, sur un trottoir.

Comme à Nice un soir de fête, comme à Barcelone sur la promenade, comme à Berlin au marché de Noël, comme partout. Un beau jour de printemps tardif, en marchant tranquillement à Toronto…

Plus tard, on dira pourquoi, plus tard encore, on marchera comme ils ont remarché sur Las Ramblas, en sachant que «ça», quelle que soit sa définition, ça peut arriver.

Ce matin, ça ne change rien à la tristesse.

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Camion-Bélier…Une Arme «Accessible & Peu Coûteuse»

Sur cette photo, le camion utilisé lors de l’attaque à Toronto.

Olivier Jean, La Presse

 Gemma Karstens-Smith
La Presse Canadienne
 
Empêcher des individus d’utiliser des véhicules comme armes mortelles est une tâche difficile pour les autorités, selon des experts.

Des voitures, des camions et des camionnettes ont été utilisés pour heurter des individus plus d’une douzaine de fois à travers le monde dans les dernières années, se terminant souvent par un carnage comme ce fut le cas dans le nord de Toronto, lundi.

Le ministre fédéral de la Sécurité publique, Ralph Goodale, a déclaré lundi soir que ce qui s’est produit ne semble pas être lié à la sécurité nationale, mais a qualifié l’incident d’« attaque horrible ».

Ce ne sont pas toutes les récentes attaques au véhicule bélier qui ont été liées à des groupes terroristes, souligne Candyce Kelshall, professeure auxiliaire au programme d’études sur le terrorisme, le risque et la sécurité de l’Université Simon Fraser, à Burnaby en Colombie-Britannique.

Elle note qu’il y a eu au moins trois incidents en Allemagne, dans les dernières années, où des individus ont embouti des gens ou des édifices avec leur véhicule sans avoir de lien avec Daech (groupe armé État islamique) ou une autre organisation terroriste.

Mais peu importent les motifs, il est difficile d’empêcher quelqu’un d’utiliser un véhicule pour tuer, croit-elle.

« Vous ne pouvez empêcher les gens de conduire des voitures ou de marcher, explique Mme Kelshall. C’est une chose difficile à contrôler. »

Les véhicules sont une arme populaire parce qu’ils sont accessibles, ajoute Alex Wilner, professeur adjoint à l’école des affaires internationales Norman Paterson, à l’Université Carleton, à Ottawa.

« C’est mortel, c’est facile et c’est peu coûteux. Donc si on fait le calcul, ça ne prend pas grand-chose pour tuer des gens », dit-il.

Les villes cherchent de plus en plus de moyens de placer des barrières entre les véhicules et les piétons, souligne M. Wilner.

À certains endroits, des camions à ordure et des camions de pompiers sont placés à l’entrée de festivals ou de marchés, ajoute-t-il.

Des mesures semblables ont été mises en place à Toronto lundi soir, alors que les rues étaient fermées près du Centre Air Canada, où les Maple Leafs disputaient un match de séries éliminatoires.

M. Wilner précise que plusieurs véhicules utilisés lors de récentes attaques avaient été loués et qu’on pourrait vouloir créer un registre pour tenter de prévenir des attaques similaires. Il est toutefois difficile de savoir à quoi pourrait ressembler un tel registre ou une base de données, indique-t-il.

L‘expert en contre-terrorisme Mubin Shaikh croit qu’une liste interdisant la location à certains individus serait réactionnaire et n’aurait qu’un impact minimal.

Si des restrictions sont imposées pour la location, des gens pourront quand même emprunter ou voler des véhicules, rappelle-t-il.

« Un criminel tentera de prendre ce qu’il pourra, de n’importe quelle façon », dit-il.

« Est-ce que cela découragera un assaillant déterminé ? Probablement pas. »

M. Shaikh, qui vient de Toronto, dit avoir entendu parler de la tragédie de lundi après avoir atterri sur une base militaire en Allemagne, où il devait donner une présentation sur les attaques au véhicule bélier.

« Malheureusement, c’est la réalité dans laquelle on vit de nos jours », admet-il, ajoutant qu’il est devenu extrêmement vigilant lorsqu’il marche dans la rue et qu’il tente constamment de repérer des bacs à fleurs en ciment ou des piliers derrière lesquels il pourrait se cacher si un véhicule grimpait sur le trottoir.

« En fin de compte, il est impossible (de prévenir). Nous vivons dans une société ouverte et des véhicules sont près de nous en tout temps. C’est la vie urbaine normale. »

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En Direct

Publié Le 23 Avril 2018

Attaque Au Camion-Bélier À Toronto…

«Les Gens Étaient Projetés En L’air»

Des policiers examinent la scène de l’attaque au camion-béliers à Toronto où 10 personnes ont perdu la vie.

Photo Olivier Jean, La Presse

Simon-Olivier Lorange, Hugo de Grandpré
La Presse

(Toronto et Montréal) Une violente attaque au camion-bélier a fait 10 morts et une quinzaine de blessés lundi après-midi au centre-ville de Toronto.

Un événement qualifié « d’attaque horrible » par les autorités. La police a indiqué que le suspect doit comparaître devant un tribunal de Toronto vers 10 h 00 mardi matin.

Partout, Le Silence…

La chose n’est pas habituelle dans la large rue Yonge, colonne vertébrale du quartier North York, d’ordinaire l’une des artères les plus animées de la Ville Reine.

Le trottoir du côté ouest est fermé aux piétons – la camionnette infernale y avait roulé quelques heures plus tôt.

De l’autre côté, de nombreux passants, pour la plupart un téléphone à la main afin d’immortaliser la scène.

Et au milieu du périmètre sécurisé, un soulier, un manteau… Et des corps qui jonchent toujours le bitume sous des couvertures orange, au milieu des dizaines de policiers affairés.

Dans ce quartier largement multiculturel, où une abondante communauté coréenne côtoie notamment des migrants russes, européens, hispanophones et du Moyen-Orient…

Quelques restaurants sont restés ouverts, mais n’ont accueilli qu’une poignée de clients. Même le soir d’un match crucial des Maple Leafs, le bar sportif du coin était quasi vide.

Personne ne pouvait expliquer lundi soir ce qui a poussé un jeune homme de 25 ans à conduire sa camionnette louée à toute vitesse sur le trottoir de l’une des rues les plus achalandées du pays et à faucher les piétons un par un, semant la mort sur son passage.

Alek Minassian, programmeur informatique de Richmond Hill, en banlieue de Toronto, a pesé sur l’accélérateur peu avant 13h30 autour de l’intersection des rues Yonge et Finch, au nord du centre-ville et à proximité de l’une des stations de métro les plus occupées de la Ville Reine.

La camionnette blanche arborant le logo d’une entreprise de location a heurté au moins 25 personnes sur une distance de près de 1 kilomètre, faisant 10 morts et 15 blessés.

« Horribles »

Le suspect a été appréhendé peu après 13h50 à une vingtaine de coins de rue au sud, rue Yonge près de Sheppard, après un bref affrontement avec la police.

Sur des vidéos filmées par des témoins, on peut le voir debout devant son véhicule avec, à la main, ce qui ressemble à un pistolet. Tandis qu’un policier lui ordonne de se rendre, il commence par l’implorer de le tuer, puis il prétend avoir une autre arme dans sa poche.

Le policier ne mord pas à l’hameçon et le suspect s’est finalement rendu sans qu’aucun coup de feu ne soit tiré.

« Les événements qui sont survenus sur la rue derrière nous sont horribles. Mais ils ne semblent pas être connectés d’aucune manière à la sécurité nationale », a déclaré lors d’un point de presse en soirée le ministre fédéral de la Sécurité publique, Ralph Goodale.

Le chef du service de police de la Ville de Toronto, Mark Saunder, n’a pu fournir aucun détail qui permettrait de mieux comprendre le drame et les motivations du suspect.

Il a fait écho aux paroles du ministre Goodale, mais a précisé qu’il était encore trop tôt pour écarter totalement la piste de l’attentat terroriste.

« Il est très clair d’une perspective générale que les actions semblaient délibérées », a indiqué le chef Saunder. Il a précisé qu’à sa connaissance, son service ne détenait aucun dossier sur le suspect.

Détails À Glacer Le Sang

De nombreux témoins ont relaté les événements dans les heures qui l’ont suivi, bien souvent avec des détails à glacer le sang.

Henry Yang conduisait en direction sud dans la rue Yonge lorsqu’il a entendu une sorte d’explosion et a vu une camionnette blanche rouler à toute vitesse sur le trottoir, percutant une boîte aux lettres, puis une borne-fontaine.

« J’ai pensé : c’est insensé. Ce n’est pas normal », a-t-il relaté en entrevue avec le Toronto Star.

Il a commencé à suivre le véhicule, restant dans la rue et conduisant à environ 50 km/h, tentant de rester près de la camionnette qui, selon lui, roulait à environ 70 km/h. C’est alors qu’il a vu une personne être projetée dans les airs.

« Il conduisait vers le sud et la plupart des piétons marchaient vers le sud, dont ils ne le voyaient pas venir », a-t-il précisé.

« J’ai commencé à appuyer sur le klaxon, à faire du bruit, à tenter de causer une commotion, d’attirer l’attention des gens sur ce qui se passait. J’ai baissé les vitres et commencé à crier […], je voulais qu’ils se tassent du chemin. »

« Il conduisait vers le sud et la plupart des piétons marchaient vers le sud, dont ils ne le voyaient pas venir », a-t-il précisé.

« J’ai commencé à appuyer sur le klaxon, à faire du bruit, à tenter de causer une commotion, d’attirer l’attention des gens sur ce qui se passait. J’ai baissé les vitres et commencé à crier […], je voulais qu’ils se tassent du chemin. »

M. Yang a indiqué que sa femme et lui ont regardé la scène, horrifiés, alors qu’au moins 10 personnes se sont fait frapper. Ils ont appelé la police de leur voiture.

« Le gars faisait des zigzags, a-t-il illustré. Les gens commençaient à être projetés dans les airs. »

Il a poursuivi en décrivant une scène de corps démembrés par l’impact.

Sa femme et lui se sont arrêtés pour aider les victimes couchées près du square Mel Lastman.

Un homme était assis en silence, le crâne ouvert. Il serrait le corps d’une femme écrasée dans ses bras. M. Yang ne savait pas s’ils étaient ensemble, ou s’ils venaient de se rencontrer à ce moment-là.

« Je ne sais pas quelles étaient les intentions du conducteur, mais je sais que c’était délibéré », a-t-il maintenu.

Certains ont fait état de poussettes, d’étudiants ou de personnes âgées frappés de plein fouet. D’autres avaient des messages positifs à faire partager.

« Je voudrais remercier la personne qui a sauvé la vie de ma mère aujourd’hui en face du Shoppers Drug Mart de la rue Youge au coin de Madison, a écrit Lisa Adams sur Twitter. Elle a 78 ans, elle était avec son chien et elle est en vie grâce à vous. »

« Le gars faisait des zigzags, a-t-il illustré. Les gens commençaient à être projetés dans les airs. »

Solidarité

Sur le coup de l’émotion, nombreux sont les Torontois qui ont eu le réflexe de marcher, d’arpenter la longue rue Yonge du sud au nord, suivant le chemin inverse de la camionnette.

« Chaque coin de rue a son histoire », a résumé Dany, croisé en fin de journée près de la scène de crime longue de plusieurs kilomètres.

Des gens sont venus porter des fleurs, allumer des bougies et écrire des messages de soutien et de sympathie près du lieu de l’attaque.

Photo olivier Jean, LaPresse

À quelques mètres du point de départ de la camionnette, un rassemblement symbolique s’est formé spontanément en fin de journée et s’est poursuivi une fois la nuit tombée.

Entre les fleurs et les bougies, des messages de soutien et de sympathie dans toutes les langues.

Établi dans le quartier depuis 15 ans, Konstantin Goulich est à l’origine de la veillée. Il n’était pas sur les lieux au moment exact où l’horreur a frappé, mais il sentait qu’il devait apporter sa contribution.

Il a foncé acheter des affiches, des crayons, du ruban gommé pour que les passants puissent exprimer leur sympathie.

« Je suis rentré chez moi et j’ai vu un homme étendu dans la rue. Je ne pouvais pas rester là à ne rien faire », a dit ce grand gaillard d’origine russe.

« C’est mon quartier, je ne peux pas croire que ce soit arrivé ici, dit-il. Nous devons être forts. Nous allons survivre. »

Cette incrédulité était partagée par plusieurs. Pourquoi cette rue ? Pourquoi ces gens ?

Dante, étudiant en criminologie, parcourt quotidiennement ce tronçon de la rue Yonge. Et lundi, nombreuses étaient les questions qui le hantaient.

« C’est un quartier ultra-diversifié, l’un des plus denses de Toronto : quelle communauté cette personne voulait-elle viser ? Et pourquoi ? C’est un choc énorme, pour tout le monde. »

N’empêche, l’élan de solidarité et de dignité auquel il a assisté lundi soir lui a fait « chaud au coeur ».

Plus loin, Elena, les yeux embués, a longuement fixé les messages d’espoir. Les mots lui manquaient pour décrire ce qu’elle ressentait.

« J’ai vécu 15 ans en Israël, je sais ce que c’est que de perdre des proches. Personne ne devrait avoir à dire ça », a confié cette résidante du quartier depuis une décennie, qui s’est néanmoins dite « un peu déçue » de ne pas voir plus que quelques dizaines de personnes se déplacer.

« Quelqu’un a écrit ici que l’amour est plus fort que la haine. C’est ce que je veux qu’on retienne de tout ça. »

Le chef de police Mark Saunder.

Nathan Denette, PC

Le chef de police Mark Saunder a indiqué que l’enquête se poursuivrait dans les jours à venir et qu’une vaste portion des lieux touchés resterait fermée à la circulation.

Des lignes téléphoniques ont été mises en place pour venir en aide aux victimes et pour entendre les témoins, que le chef Saunder a invités à raconter ce qu’ils ont vu.

L’incident est aussi survenu alors que des ministres de pays du G7 se réunissaient au centre-ville pour discuter du sommet à venir dans Charlevoix, en juin.

Le ministre Goodale a indiqué qu’il n’avait été informé d’aucun lien entre ces rencontres et l’attaque présumée. Il a ajouté que le niveau d’alerte terroriste demeurait inchangé.

Ce niveau est à « modéré » depuis octobre 2014, ce qui signifie qu’un « attentat terroriste violent pourrait survenir », indique le site du gouvernement canadien.

Avec Audrey Ruel-Manseau, Pierre-André Normandin, Maxime Bergeron, La Presse canadienne et le Toronto Star.

 

Amicalement De Louise

88888

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Louise Bourgoin

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