Je ne sais pas pourquoi l’idée me prend de vous parler d’un voyage de chasse alors que nous jouissons de la première journée ensoleillée depuis des lunes.

Tiens…je viens de savoir pourquoi.
Juste avant d’écrire mon texte, j’ai vu passer quelques canards sauvages se dirigeant droit vers le lac Memphrémagog situé à deux kilomètres devant chez-nous.

Immédiatement, ma pensée me transporte à l’automne 93.
Il faisait très froid cet automne là.
Je suis parti tout feu tout flamme pour une chasse aux canards dans le coin de Montmagny…Une chasse qui devait s’avérer fructueuse au maximum selon tous les chasseurs que le destin avait mis sur ma route depuis plus de trois semaines.

J’étais si heureux… Rempli de cet espoir qui caractérise le chasseur dont les nuits sont envahies de rêves les plus irréalistes possibles.

Parti le mardi matin, j’avais promis à ma femme de rentrer au plus tard, vendredi…avec je ne sais plus trop combien de canards. Impossible de revenir bredouille.

J’allais désenchanter…pas très longtemps plus tard.
Pendant trois jours, j’ai vécu l’enfer.

Dans la cabane de bois rond, louée pour quatre jours et quatre nuits, je gelais comme un ver de terre aux premières neiges.

Je dormais à peine. Il faisait très froid dans cette maudite cabane. Si au moins j’avais eu trois ou quatre oiseaux rares, j’aurais pu rentrer à la maison. Non. J’en ai pas vu un testament.

Les journées sont longues comme les nuits de Winnipeg. Debout à cinq heures du matin. Café. Cigarette. Vérification de mon fusil à deux coups. Dès six heures, je m’installe dans la cache et j’attends. J’attends. J’attends.

Pas un maudit canard en vue pendant ces trois jours là.
Si je reviens bredouille à la maison, Cécile ne croira jamais que je suis allé à la chasse.

Je l’imagine en train de faire l’épicerie…
Au moins une bonne douzaine d’oranges…
Je la vois cherchant sur internet des recettes pour le canard à l’orange.
Je suis découragé.
Il ne me reste plus d’espoir.
Je suis dans la cache pour ma dernière journée, lorsque soudainement apparaissent à plusieurs mètres, au dessus de moi, trois beaux canards.
Je les enligne et dans le temps de le dire POW POW, je décharge le contenu de mon fusil juste au moment où ils étaient à la veille de disparaitre de mon champ de vision.
J’ai attrappé le dernier.
Il virevolte, fait des cercles et plonge. Je le perds de vue.

Je sors en courant de ma cachette et fonce dans sa direction.
Au bout de quelques centaines de mètres, j’aperçois mon gibier sur le perron d’une vieille maison de pierre.
Je cueille mon trophée.
Comme je me penche pour ramasser ma prise, la porte de la maison s’ouvre brusquement, et je vois une espèce d’armoire à glace me regardant avec des yeux remplis de feu et de sa bouche sortent ces paroles pas très rassurantes.

-Ouque tu penses que tu t’en vas toé-la?
-Je viens tout simplement ramasser mon canard.
-TON canard! qu’il me dit en insistant pour me faire comprendre que le canard ne m’appartenait pas.
-C’est mon canard puisque je viens de le descendre.

-Ton canard, comme tu dis, il est tombé sur le toit de ma maison. Il a déboulé sur MA galerie…ça fait que ce canard est à moi.

Je me fais suppliant…

-Monsieur, ça fait quatre jours et quatre nuits que je chasse le canard. C’est le premier que j’attrappe. Si je reviens à la maison les mains vides, ma femme va s’imaginer que je ne suis pas allé à la chasse et peut-être me divorcer.
-C’est ton problème. Le canard, il est à moi.
-Monsieur, s’il vous plait, donnez-moi ma chance.

Après avoir réfléchi pendant quelques secondes, il me dit que la seule façon de pouvoir mettre la main sur mon canard, c’est de mettre en pratique la LOI DE L’HABITANT.

-N’importe quoi, monsieur, je tiens à mon canard. Au fait, c’est quoi la loi de l’habitant?
-Ben là, tu montes sur le perron, tu écartes les jambes et tu ne bouges pas. Moi, je me donne un élan et je te donne un bon coup de pied dans tes bijoux de famille. C’est pas toutte. Là, c’est à ton tour. Tu m’en donnes un et le dernier qui reste debout garde le canard.

-Aye monsieur, ça fait mal ..
-C’est ça ou rien.

Je réflechis à ma femme et aux conséquences que pourrait entraîner mon retour à la maison, les mains vides. J’accepte.

Je m’installe sur le perron, je ferme les yeux et tout à coup, je reçois un coup terrible qui me projette à deux ou trois pieds du sol. Je me roule par terre de douleur…le souffle coupé…c’est douloureux en maudit.

-Ayoye. Tabarnak. Ça fait beaucoup plus mal que je ne l’aurais cru.

Au bout d’une bonne dizaine de minutes, tant bien que mal, je me relève et annonce, en guise de soulagement, au maudit habitant, que c’est à mon tour.

-C’est la loi de l’habitant… qu’il me dit.

Je me promets d’y en crisser un bon…
Je m’installe en lui précisant qu’il n’avait pas le droit de bouger et qu’il devait garder les jambes bien écartillées.

Il me repète: Je te l’ai dit, c’est la loi de l’habitant.
Je prends la peine de bien lacer mes bottines de chasseur afin que tout soit bien solide et je m’avance à grands pas vers ma cible lorsque j’entends la voix de mon bonhomme me dire:

-Aye… Attends une minute… J’ai pensé à mon affaire.GARDE LE TON MAUDIT CANARD!

Après avoir dépouillé le canard de tous les plombs qui se trouvaient dans ses ailes, il ne restait plus qu’une demie bouchée à se mettre sous la dent. Je l’ai offerte a ma femme tandis que moi…ben j’ai mangé…les oranges.

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Jean Lapointe

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