Le 24 décembre 1977 en fin de journée, une neige abondante tombe sur Montréal.

Sous les réflecteurs, les flocons de neige ont des reflets d’étoiles de toutes les couleurs.

Suite à chagrin d’amour, Jos Hudon ancien pianiste de cabaret, traverse une lourde dépression nerveuse et glisse lentement et inconsciemment vers l’itinérance…

Cela dure depuis plus d’une dizaine d’années.

Jos s’installe sur un banc public face à la Cathédrale Saint-Jacques. L’horloge de celle-ci marque 17h.04 C’est sa montre à lui!

À l’aide d’un papier journal, il balaie la neige accumulée sur SON BANC.

Aussitôt assis, un vieux copain s’approche.
– Salut Maurice…chu content que tu viennes t’assir à coté de moé. J’porte pus à terre. J’ai tellement hâte…Tu peux pas savoir!

Ses yeux s’embrouillent légèrement

Dans une heure d’icitte, je devrais vivre un des plus beau moment de ma vie… Veux-tu une shotte de Ti-blanc?

– On voit ben que c’est Noël…bâtisse de bâtisse…Aye…
du Tit-Blanc… Bâtisse…ça fait longtemps que j’ai pas goûté à ça…tu y vas pas avec le dos de la cuiller…aye…c’est pas d’refus.

Il regarde Jos qui ne peut cacher son émotion…

– Qu’ossé qui va t’arriver de si beau dans une heure?

– Figure toé que j’ai invité pour la veille de Noël,Jacques Normand, Willie Lamothe pis Raymond Lévesque à un party dans l’ancienne taverne Chez Horace… Pis,tu sais pas quoi?
Yont dit OUI!!!

– Tu les connais assez ben pour ça?

(L’air insulté !) Ben voyons donc…Je les ai accompagnés assez souvent quand j’étais pianiste au Raindrop… Avec une couple de gin, j’pense que j’pourrais encore le faire.

– Tes doigts on dû enfler pas mal depuis l’temps…

– Peut-être, mais c’est pour ça que ça va me prendre une couple de petites shottes… Une où deux pour me redonner du pep…Pis une où deux pour ôter la douleur… »

C’que tu sais pas, c’est que ça fait des mois pis des mois que je sauve cinquante cennes par jour pour être capable de louer l’ancienne taverne, trouver un piano… pis leur offrir à boire… En plusse des sandwiches de toutes sortes…chu heureux Maurice, …t’as pas idée…

Ces trois là, c’étaient mes amis avant…pis là chu tellement content qu’yaient accepté mon invitation…c’est à croire qu’ils m’ont pas oublié.

– Avant de continuer ton histoire,…j’peux-tu avoir une autre gorgée…c’est pas souvent que j’bois du Tit Blanc.

– Chu tellement heureux que tu peux boire la balance…inquiètes-toé pas, j’en ai une couple d’autres flocons qui m’attendent là bas.

– Pendant que toé tu vas boire tes flacons de Tit Blanc, à soir, moé j’vas m’contenter des flacons de neige…(Il avale une autre gorgée…en le ménageant toutefois puisque le flocon lui appartient)

– C’est si important que ça pour toé qu’y viennent à ton party?

– Si tu savais…y s’est pas passé une seule journée depuis au moins dix ans sans que j’pense pas à eux autres… Je devais être pas pire comme pianiste parce que ces trois oiseaux là arrêtaient pas de me dire :’Jos…y’en a pas deux comme toé. C’est toé le meilleur pianiste de club à Montréal… Aye…là, j’étais fier…pas à peu près.

J’leux jouais le Bumble Boogie sans sauter une maudite note…

– Ben moé tantôt, m’a aller à l’Armée du Salut…Y’ont préparé une veillée de Noël pour nous autres…mais chu sur qu’y’auront pas de Tit Blanc…ça fait que ton cadeau…y tombe à pic.

-¨C’est pour ça que je le ménage…tu sais ben…t’es ben blodde Jos.

Jos lui fait signe avec la main que le plaisir est pour lui…

– Bon ben, faut je j’te laisse…j’en ai au moins pour une bonne demie-heure avant d’arriver là-bas…l’horloge de la cathédrale indique dix sept heures dix…

Les deux amis se quittent en se disant au revoir pis Joyeux Noël…

Environ vingt cinq minutes plus tard, Jos arrive à l’ancienne taverne.

Le propriétaire est déjà sur place afin de tout préparer pour la grande Fête…

– Vous êtes pas en retard.

Jos répond du tac au tac…
– J’ai tetben ben des défauts mais j’aime ça arriver à l’heure…

Naturellement, Horace avait fait payer à l’avance la location des lieux, du piano et des provisions à Jos au cas où celui-ci ne tiendrait pas parole…

– À quelle heure qu’y s’en viennent vos chums?

– Y m’ont promis d’être icitte tantôt…Vous pouvez partir, moé j’vas pratiquer un peu mon piano avant qu’y’arrivent…ça fait une secousse que j’ai pas joué.

Horace ne se fait pas prier pour quitter les lieux…

– J’vas être de retour à dix heures pour farmer…Bonne soirée pis Joyeux Noël….Vous saluerez ben vos chums de ma part. Bonsoir. »…

Aussitôt le patron parti, Jos s’empresse d’ouvrir une bouteille de Gin qu’il entame doucement pour ne être en étât d’ébriété trop avancé lorsque ses amis arriveront dans une dizaine de minutes…

Il s’installe au piano et à son grand étonnement, il arrive à jouer quelques notes :«Eh maudit…la crème…ça r’monte toujours à la surface » Il se met à rire de bon cœur…

Au bout de cinq où six minutes, il se dirige au tableau genre ardoise où autrefois, on écrivait le menu du jour…Il prend une craie et en grosses lettres il écrit : À MES BONS AMIS, JOEUX NOËL

Une bonne vingtaine de minutes s’écoulent… Rien… Ils ne sont pas encore là…

En avalant son gin un peu plus rapidement, il jette un coup d’œil vers la porte.Celle-ci estinerte…

Il s’assoit tantôt sur une chaise, tantôt sur son banc de piano…Il commence à être inquiet…

Dix minute plus tard…toujours personne…

Il boit maintenant son gin à même la bouteille…

Il ressent un mélange d’inquiétude et de chagrin…

Il parle tout seul à voix haute…

«C’est ben des artistes…des fois…ça oublie…Pourtant,y’me semble que Raymond, y’était toujours à l’heure…

«Willie arrivait en retard à l’occasion mais règle générale quand y disait quelque chose…y t’nait parole…

«Quand à Jacques, lui itou y’arrivait à l’heure…Des fois y’avait juste son corps qui était là…mais il était là quand même…

«C’est vrai que je représente tetben pus grand chose pour eux-autres…

«Au fond je les comprends,… si j’avais de la famille où bedon une blonde, peut-être que j’s’rais pas icitte moé non plus…»

Il se dirige au piano puis joue le début de la Sonate à la Lune de Beethoven…

«C’est encore facile à jouer le début de la Sonate…c’est rendu plus loin que chu pas certain d’être capable»

Il cesse de jouer, se dirige vers le bar…

– Batême de batême…Là, chu certain qu’ils ne viendront pas…Eh maudit…moé qui croyais dur comme fer qu’ils seraient icitte…faut craire que j’m’étais trompé…

Jos est soudainement bien triste. Il se dirige vers le comptoir et au moment précis où il se prépare à tout faire revoler…l’alcool, les sandwiches, la porte s’ouvre avec éclat!

Les trois amis arrivent les bras couverts de cadeaux bien emballés, puis avant que Jos ait le temps de réagir, ils chantent ensembles…: Oh mon cher Jos, c’est à ton tour…de te laisser parler d’amour…

Il est tellement surpris qu’il se met à pleurer à chaudes larmes.

– Pourquoi… pourquoi…

Étreint par l’émotion, il n’arrive pas à dire sa phrase au complet… Soudainement, il comprend pourquoi ses amis sont en retard…

Il pense tout bas

«C’est vrai maudit…Y changent jamais l’heure à l’horloge de la cathédrale… C’est pas eux autres qui sont en retard, c’est moé qui est arrivé en avance»

– Pourquoi on est venus…s’empresse de dire Raymond Lévesque…ben c’est parce qu’on t’aime tabarnak

– Pourquoi on t’a pas oublié? Ben c’est parce que t’étais le meilleur dit Willie Lamothe.

– Pourquoi on est heureux de te retrouver…s’empresse de renchérir Jacques Normand…ben c’est parce qu’on s’ennuyait de toi…vieux con…

Jos n’en revient tout simplement pas…

Un témoignage d’amour de copains disparus depuis ce qui lui semble des siècles… La douleur de ce bonheur l’empêche toujours de parler.

Il fait signe aux amis qu’il est incapable de dire un mot tellement il est heureux…

Puis doucement, il se dirige au petit tableau où y’avait déjà écrit À MES BONS AMIS…

JOEUX NOËL…,

il prend la craie et poursuit en écrivant : MERCI, MERCI,MERCI MES AMIS…

DE LA PART DE JOS HUDON PIANIS…

Soudainement, la craie se casse…

Comme s’il n’avait pas réalisé son rêve.

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Jean Lapointe

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