Bonne journée

Comme depuis sa tendre enfance, mon oncle Gérard n’arrivait pas à prononcer son nom, puisqu’il substituait la lettre G par un H, celui-ci devient, pour la vie, Hérard Hauthier.

Depuis au moins vingt ans que mon oncle Hérard rêvait de chanter le Minuit Chrétien à l’église de Ste-Euginette… mon village.

If faut préciser que celui-ci chantait des airs d’opéra à tous les matins… dans la douche….
LARGO ALFA TOTUM DELLA CHITA…LARGO…
Toutes les fois qu’il chantait cet air tiré du Barbier de Séville…sa femme croyait que DELLA CHITA…c’était une guenon.
Toutes les autres portes de la maison se fermaient comme par enchantement.
Sa femme, ses enfants et même son chien ne supportaient pas les beuglements de Hérard.

Des grands bouts, il se prenait pour Pavarotti…
De Pavarotti, il n’avait que la bédaine.

Règle générale, les sons qu’il émettait sortaient comme ceux d’un taureau dont les parties génitales étaient coincées dans des fils barbelés…m
Mais lui, il trouvait ça beau.
Il était le seul à trouver ça beau.

Depuis une vingtaine d’années, il ne cessait de casser les oreilles à monsieur le Curé Doyon de lui donner l’occasion de chanter son fameux Minuit Chrétien à l’Église durant la messe de minuit.

D’année en année, monsieur le curé remettait ça à l’année suivante prétextant que la chorale du village avait répété depuis des mois pour l’occasion mais cette année là, dû à une épidémie de grippe, la chorale ne pourrait s’exécuter.
Le curé était coincé.

Pour obtenir la grande faveur du curé, mon oncle Hérard ne cessait de rendre des services à l’église.
Retraité, il disposait de tout son temps.
Il conduisait monsieur le curé partout dans ses déplacements…
Les deux ne crachaient pas sur une bonne petite shotte de gin…
Comme les gens du village vouaient au curé une admiration quasi céleste, lorsqu’il se présentait chez ses paroissiens pour toutes sortes de raisons, on lui offrait un petit coup…
-En avez-vous pour mon chauffeur Hérard…Il peut en prendre une couple…pas plus…c’est lui qui conduit.

Cette année là, alors que le curé Doyon s’était attardé un peu plus que de coutume chez le cultivateur Jos Pichette et que le gin avait coulé à flots, Hérard profitat de son état pour lui redemander d’acquiescer à sa demande annuelle.

-Monsieur le curé, ça fait vingt ans que j’attends…
Oubedon c’est cette année que je chante le minuit Chrétien à l’église Oubedon j’y mets plus les pieds…pis vous, ben vous vous chercherez un autre chauffeur.
Le curé, étant plus mou qu’à l’accoutumée…acquiesce à la demande de mon oncle Hérard.
Depuis ce jour de juillet il ne porte plus à terre.
Il crie aux quatre vents.

-Venez en grand nombre…c’est moé qui chante le Minuit Chrétien à la messe cette année…ça va être quelque chose.
Il ne se doutait pas que sa prophétie allait se réaliser.
Arrive enfin la veille de Noël.
Hérard est nerveux.
Lui qui ne connaissait pas le trac…découvre l’angoisse d’avoir à chanter dans un lieu public où le silence est d’or.

Il avait bien chanté dans les épluchettes de blé d’inde, les parties de pêche mais cette année,…c’était différent.
Il avait mis des semaines et des semaines à répéter avec mademoiselle Boileau, celle qui touche l’harmonium à l’église.

Dans deux heures, il doit se rendre à la sacristie…
Pour se donner du calme et de la prestance, il avale une bouteille de gin au complet…
Arrivé à l’église, il est beau à voir…
Surtout lorsqu’il doit monter les marches pour se rendre au jubé.
-Il me semble que l’escalier était plus large la dernière fois que je suis monté icitte…-
Le bédeau qui l’assistait ne put s’empêcher de lui dire:, Ouaie, mais la dernière fois que vous êtes monté icitte, c’était pour le Baptême de votre p’tit dernier…Ça remonte à une trentaine d’années…pis en plusse, y’était huit heures du matin.

Quelques minutes plus tard, la messe de minuit débute et mon oncle Hérard commence à ressentir des chaleurs innacoutumières.
Il transpire à grosses gouttes…(C’est le gin qui sort).
L’heure fatidique arrive…

Monsieur le curé s’assied sur le fauteuil en plein centre du choeur, entouré des servants de messe.
Dans l’église s’installe un silence de mort…
Tout le monde attend le Minuit Chrétien de Hérard…
Hérard est trempe en lavette.
-Y fait chaud icitte…
Le bédeau lui répond en chuchottant:
-C’est pas dans l’église qu’il fait chaud…c’est vous qui l’êtes…
Heureusement pour le bédeau qu’il était dans une église sans quoi il aurait reçu une jolie mornife de mon oncle Hérard….
-C’est silencieux en maudit icitte….chuchotte t’il à mademoiselle Boileau…y’a-t’il quelqu’un de mort?…en cherchant un certain réconfort aurpès de celle-ci.
Comme elle n’était pas tellement d’accord avec le curé pour faire chanter Hérard à la messe de minuit, son regard est de glace.

Avant que Hérard lui ait fait signe qu’il était prêt à s’exécuter…
Avant que celui-ci n’ait le temps de changer d’idée…
Elle entamme l’introduction musicale du minuit Chrétien…
RIEN…!
Pas un son sort de sa bouche…
Hérard est comme paralysé…
Elle lui jette un regard d’iceberg…
Maintenant, il a froid…
Hérard se rapproche de la rampe, s’appuie dessus et fait signe à mademoiselle Boileau qu’il est prêt…
Jamais Hérard n’avait eu aussi peur…
Au cours de sa vie, Il avait affronté des boeufs, des ours, des voleurs, des artistes…mais affronter un silence de mort…ça dépassait tout ce qu’il avait connu.
L’harmonium entamme les notes d’introduction pour la troisième fois…
Hérard s’exécute:
MINUIT CHRÉTIEN C’EST L’HEURE SOLENNELLE OÙ L’HOMME DIEU DESCENDIT JUSQU’A NOUS-
Lui qui d’habitude attaquait ce passage du Minuit Chrétien à pleins poumons, sa voix n’émet qu’un filet de voix…à peine audible….
Il se demande s’il va se rendre jusqu’au bout…
Cependant les choses se tassent à la phrase suivante…
POUR EFFACER LA TACHE ORIGINELLE—
Il redevient de plus en plus sur de lui-même, même qu’il retrouve la confiance qu’il a habituellement dans la douche-
Les sueurs froides se réchauffent et font place à un bonheur quasi irréel…
Ses poumons ont retrouvé le souflle magique…et il hurle…IL BEUGLE…
ET DE SON PÈRE ARRÊTER LE COURROUX….
Lorsqu’il chante le mot courroux….On serait porté à croire qu’il y a soixante R dans le mot courroux…
Toutes les têtes de l’assemblée se retournent d’un seul élan et les regards se fixent directement en haut sur Hérard au hubé…
-Va-t’il nous beugler la cantique comme ça jusqu’à la fin.-..disent tout bas quelques uns des paroissiens….
-Y vas-tu nous casser les oreilles de même pendant quinze minutes-…
-C’est-tu ben long le Minuit Chrétien?…demande Alcide à son voisin…
Il faut dire que c’était le retour d’Alcide à la messe après au moins quinze ans d’absence…
Hérard croyant que c’est de l’admiration que lui transmettent les paroissiens en bas…poursuit son élan vocal avec une puissance à déboucher les oreilles des sourds…
Il attaque avec force: LE MONDE ENTIER TRESSSSSS….et FLAC…
En bas on entend…VLA MON DENTIER….CRESSSSS….
Son rateau lui sort de la bouche comme un boulet de canon et après avoir plané sur une bonne distance…il vient se déposer sur le casque de poil que madame la mairesse ne portait que pour les grandes occasions…
Puisque son casque était épais comme son mari,…recueuillie dans ses prières, elle ne s’en rend même pas compte…
Une bonne dizaine de secondes s’écoulent.
UN SILENCE PLANE DANS L’ÉGLISE.

Les servants de messe avalent leur rire de peur d’être réprimandés par le curé…
Tout à coup, comme si tout le monde s’était donné le mot…un rire général traverse l’église… et plus les secondes s’égrainnent, plus le rire devient intense.
C’EST LE FOU RIRE GÉNÉRAL.
Même le curé vient près de s’étouffer.

En douce, pour se donner un peu de contenance, il se dirige derrière l’autel et vide la balance du vin de messe d’une shotte…

Monsieur le maire avec son flegme habituel, sort un mouchoir de sa poche et ceuille la prothèse de Hérard sur le chapeau de sa femme et tout simplement traverse l’église au complet comme si rien ne s’était passé…puis se dirige vers le jubé pour rendre l’outil précieux à son propriétaire….
Il monte les marches jusqu’au jubé et cherche Hérard…
HERARD EST DISPARU…
On ne l’a plus revu au village…

J’ai entendu dire qu’il était rendu en Alberta et qu’il se faisait appeler Herry…
Madame la mairesse a vendu son chapeau dans un marché aux puces…

Monsieur le maire a fait placer les dentiers de Hérard dans un écrin de verre…rempli de gin.
Il a installé le trésor dans la salle de réunions du conseil et tous ceux et celles qui veulent le voir n’ont qu’à se présenter à l’hotel de ville pour en admirer la beauté…

Durant les onze mois de l’année qui précèdent décembre, personne ne s’intéresse au bijou…
Lorsqu’ arrive le 24 décembre…une foule inestimable rend visite à l’héritage que Hérard a laissé à son village…

Tous rêvent qu’un jour Hérard reviendra chanter le Minuit Chrétien et que la scène se reproduira encore au moins une fois…
Ce fut la messe de Minuit la plus comique de tous les temps.

Si vous passez par Ste-Euginette, je vous conseille fortement de vous rendre à l’hotel de ville afin d’admirer le joyau précieux de Hérard Hauthier…reposant sur un holi coussin rouge…dans l’écrin transparent…
Vous ne pourrez vous refouler un fou rire…

LE RIRE, C’EST LA SANTÉ…C’EST CE QUE JE SOUHAITE AUX LECTEURS DE PLANÈTE QUÉBEC AU COURS DE L’AN 2001

Jean Lapointe

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