J’ai été ingénieur-conseil durant plus de 40 ans. Ma firme se spécialisait en mécanique et électricité, en gestion intégrale de travaux et en informatique. J’ai vécu la naissance du génie au Québec, particulièrement celle des firmes francophones. Ma promotion de 1955, comptait 105 ingénieurs, la première fois que Polytechnique en produisait plus de 100.

Nous étions à peine quelques années avant la révolution tranquille qui viendra tout changer. De l’hydroélectricité, aux écoles secondaires et polyvalentes, aux cegeps, aux hôpitaux gouvernementaux, à la modernisation du système routier à la relocalisation d’une grande partie de la population dans la couronne métropolitaine, et encore, tout découlait de la révolution tranquille. D’un coup, le besoin de services d’ingénieurs conseils éclata. C’est ainsi que de cette promotion plus de 10 nouvelles firmes d’ingénieurs conseils prirent naissance, dont la mienne devenue Dupras Ledoux, Desjardins Sauriol (devenue Dessau), Gendron Lefebvre, etc..

Ma firme était spécialisée en mécanique et électricité de bâtiments, gérance de travaux et informatique avec un personnel variant de 50 à 100 individus. On qualifie aujourd’hui une telle firme de « petite firme ». Depuis 15 ans, j’ai l’ai quitté pour la retraite et mes autres occupations. Elle demeure toujours active.

Pour dénicher des contrats, nous devions nous faire connaître professionnellement pour obtenir des nominations, présenter multiples applications aux commissions scolaires, aux villes, au gouvernement, aux CA des hôpitaux, etc… avec le CV des employés de la firme et la liste de ses réalisations. Et malgré de petits budgets de relations publiques nous avons réussi, petit à petit, à obtenir des mandats de plus en plus importants, ici et là, dans les domaines privé et public.

La commission d’enquête Charbonneau sur la construction dévoile que des systèmes de collusion et de corruption inimaginables étaient en place dans le domaine public. Encore hier, un témoin dénommé Gilles Cloutier, qui se présente comme un organisateur hors pair pour élections municipales, est venu expliquer comment il a réussi à faire élire les maires et les conseillers municipaux de dizaines de villes et villages du Québec. Pour atteindre ses fins, il utilisait des méthodes irrespectueuses des lois électorales. Il a admis avoir été mandaté pour ce faire, à tour de rôle, par deux firmes d’ingénieurs-conseils : Dessau et Roche.

Cloutier offrait (il garantissait presque) aux aspirants-candidats à la mairie et au conseil des villes impliquées, de les faire élire en organisant leur campagne électorale avec la méthode clef-en-main (financement, organisation, publicité etc.) et cela gratuitement à la condition qu’ils s’engagent, une fois élus, d’accorder durant leur mandat, sans soumission ou autrement, tous les travaux municipaux nécessitant un travail de génie civil à la firme d’ingénieurs-conseils qui avait retenu ses services.

Non seulement, ces firmes nommées semblent avoir triché en œuvrant pour la ville de Montréal et avoir participé illégalement au financement des partis politiques du Québec dans le but d’obtenir des contrats publics, elles se sont abaissées, selon les dires de Cloutier, à devenir des fossoyeurs de la démocratie en mettant sur pied et en finançant des stratagèmes électoraux illégaux.

En aparté, Cloutier a fait des déclarations ayant rapport avec du financement illégal qu’il aurait collecté lors de la campagne référendaire de 1995 sur la séparation du Québec de l’ensemble canadien. On se rappellera quelle fut gagnée de justesse par le NON. Les souverainistes-indépendantistes-séparatistes accusent, depuis ce jour, le clan du NON de leur avoir volé le pays Québec. Ils rappellent la déclaration du premier ministre Parizeau, le soir du vote, qui blâma les « ethnies et l’argent » pour la défaite de son option et pour laquelle il a essuyé des reproches sévères. Les déclarations de Cloutier viennent confirmer en partie l’opinion de Parizeau et renforcent la hargne des séparatistes envers les fédéralistes, tout en allant à l’encontre de la bonne entente au Québec. Encore-là, il a rendu un mauvais service.

Les exemples précédant l’aparté, ajoutés à tous les autres donnés depuis le début de l’enquête, sont intolérables. À mon avis, toutes les firmes qui les ont générés et qui seront reconnues coupables par la loi, devront être punies. Que faire ?

Voici ma suggestion :

Premièrement, l’Ordre des Ingénieurs doit agir, enquêter et suspendre tous les ingénieurs qui de près ou de loin ont participé à ces illégalités. C’est une question de déontologie et de protection de la société.

Deuxièmement, ces firmes devraient perdre le droit de soumissionner pour une période de cinq ans sur tous les projets directs et indirects, financés par le gouvernement, où la collusion a été démontrée. Si une ou l’autre des firmes perd des mandats et se réveille avec du personnel en surplus, que ces ingénieurs spécialisés et compétents créent leur propre de « petites firmes » et obtiennent des mandats à leur compte.

La réalisation des plans et devis et la surveillance des travaux de 90 % des travaux publics peuvent être faits par les « petites firmes » spécialisées. C’est un mythe de penser que nous avons besoin au Québec de « grosses firmes » fourre-tout de 2 000 à 20 000 employés pour la réalisation des projets de construction publics. Ces firmes sont trop grosses, leur pouvoir n’a pas de limite et elles bousculent les petites firmes compétentes par leurs manèges et leur gros budget de développement des affaires.

Les « grosses firmes » pour les projets internationaux et certains très gros projets locaux, c’est bon, mais chez nous, il faut reconnaître davantage la valeur des « petites firmes » et bien les utiliser. Normalement, les clients sont très bien servis par ces dernières car leurs patrons s’impliquent personnellement dans la réalisation de leurs projets. Il est bon de rappeler ici, que dans le domaine privé, les grands projets sont souventes fois réalisés par les « petites firmes ».

Troisièmement, ces firmes devraient payer une amende égale au montant total des crédits d’impôt accordés par le gouvernement à tous les prête-noms qui ont participé à cette illégalité. En plus, chacun de ces prête-noms devrait rembourser personnellement aussi les crédits d’impôts dont il a bénéficié. Ainsi, le gouvernement recevra la presque totalité des montants versés et tous ceux qui ont participé à ce stratagème seront punis.
Par contre, les partis politiques qui ont reçu ces contributions ne devraient pas être obligés de les rembourser. Ils ne peuvent être blâmés par ce stratagème imaginé et mis en place par les firmes et les contributeurs. L’argent est dépensé et les sommes sont si mirobolantes qu’un remboursement nuirait à la solidité financière des partis politiques.

Quatrièmement, les firmes de génie ayant travaillé pour Montréal et faisant partie de la collusion du partage des contrats devraient rembourser 20% des honoraires supplémentaires qu’elles ont perçus sur les contrats exécutés pour la ville, puisque les coûts des travaux de la ville ont été augmentés, par tricherie des entrepreneurs, de 20% à 30% par rapport aux coûts normaux et qu’ils n’ont rien dit.

Cinquièmement, il serait sensé que tous les dirigeants actuels de ces firmes et les membres de leur conseil d’administration soient renvoyés pour une période de 5 ans et remplacés par des individus dont la compétence et la probité est reconnue.

Si on n’agit pas radicalement et vite, on verra dans quelques années la tête de l’hydre ressurgir.

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Jean-Claude Dupras

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