Le débat actuel sur « la charte des valeurs québécoises » me rappelle ma jeunesse.

Né à St-Henri dans un pauvre quartier ouvrier, mes parents s’installent, deux ans plus tard, à Verdun, banlieue de Montréal, sur le bord du fleuve Saint-Laurent, où ils pratiquent leur métier de barbier et de coiffeuse. Nous vivons dans le quartier no 4, composé d’une population à 70% anglophone. Nous sommes des Canadiens-français « pure laine ». Oups ! Non, pas tout à fait puisque mon arrière-grand-mère paternelle (Élizabeth Carey) était irlandaise et mon arrière-grand-père maternel (Peter Heyer) était allemand. Nous vivons en français et nous sommes de forts pratiquants catholiques.

Nos voisins sont des canadiens-français, des anglais, des irlandais, des écossais, des polonais, des lituaniens, des juifs, des italiens et d’autres. Chacun parle, chez lui, sa langue et le fait que nous sommes devenus bilingues anglais nous permet de nous comprendre, de nous apprécier mutuellement, de travailler et de vivre ensemble. La vie n’est pas facile à cause de l’économie et de la guerre. Mais tous les pères de familles travaillent dur pour apporter à la maison les argents nécessaires aux besoins minimums de leur famille. Pauvres, peu éduqués, ils rencontrent difficilement « les deux bouts », ils sont d’humbles ouvriers qui œuvrent dans les usines de St-Henri et de l’ouest de Montréal comme la Canadian Tube and Steel, la Dominion Engineering et la Dominion Bridge. Ils partent tôt le matin et reviennent après 18h, fatigués souvent exténués. Tous les jours sauf le dimanche, toute l’année.

Malgré ces difficultés, tout le monde semble heureux. Ah ! il y a des conflits, mais surtout entre les jeunes de mon âge. On nous traite de « frenchies » ou de « french pea soup » et nous, on répond par « têtes carrées » ou « johnny cake ». À chacun ses insultes… Au hockey, par exemple, ce sont les français contre les anglais et ça joue dur. Mais dans le fond, nous nous aimons bien. La clientèle du « Manning and Beauty Parlor and Barber Shop» de mes parents est majoritairement non-francophone. Les affaires sont bonnes.

Il n’y a pas de problème de religion. Catholiques, protestants et juifs vivent côte à côte. Chacun pratique la sienne sans déranger l’autre. Que de fois, ai-je vu les protestants sur leur balcon regarder passer la procession élaborée de la Fête-Dieu dans leur rue alors que nous nous époumonons à chanter plus fort pour les impressionner « Sancta mater, ora pro nobis, Sancta… ». Ils sont respectueux, tout comme mes parents le sont envers leur religion même si on nous enseigne qu’ils sont dans l’erreur et « qu’ils n’iront pas au ciel ». Durant toutes ces années, je n’ai jamais entendu dire qu’un catholique soit devenu protestant et qu’un protestant soit viré catholique. On est ce qu’on est !

Depuis, des immigrés d’Asie, du Moyen-Orient, d’Afrique, d’Amérique du Sud, d’Amérique centrale et des Caraïbes sont venus au Québec. Nos gouvernements les ont invités par une publicité visant à leur démontrer les avantages de vivre dans notre milieu. Cela fait notre affaire puisque le nombre additionnel d’individus ajoute à la force de notre économie. Ils sont là bien implantés, travaillant et élevant leurs familles. Ils sont devenus Canadiens et Québécois avec les mêmes droits et privilèges que nous.

Mais ces nouveaux venus sont différents des Occidentaux qui ont découvert et créé le Québec et le Canada. Ils pratiquent des religions que nous connaissons mal, entres autres l’Islam et le Sikhisme. Ils sont pratiquants et obéissent aux règles et obligations de leur religion respective, tout comme nos ancêtres et nous jadis aux préceptes catholiques. Pour plusieurs Québécois, ces coutumes étrangères sont choquantes et c’est pourquoi notre gouvernement a décidé d’agir, afin de mettre tout ce beau monde au pas grâce à une « charte des valeurs québécoises ».

Depuis la révélation du projet devant régir le port des signes religieux ostentatoires des fonctionnaires ayant affaire avec le public, un tourbillon de « pour » et « contre » s’est formé et la tempête ne cesse de croître.

Le « pour » affirme que la charte est équitable et raisonnable, qu’il est bon que l’État soit neutre, que c’est une bonne façon de protéger l’identité du Québec, que le gouvernement cherche à solidariser la société, que cela rendra les femmes plus égales aux hommes, que c’est acceptable parce que personne n’impose à quiconque de travailler dans la fonction publique, que pas de voile signifie égalité pour les femmes, que la neutralité de l’État face aux religions est une garantie de la protection des droits civiques en tant que société égalitaire, que la charte proposée n’est aucunement inspirée des valeurs du nationalisme ethnique contrairement à ce qu’a affirmé une député bloquiste, expulsée subito presto de son parti.

Le « contre » soutient que la charte est un projet simpliste qui ouvre la porte à l’arbitraire et à d’interminables conflits, qu’elle risque d’éliminer l’accès des femmes à des postes importants de la fonction publique, qu’elle est inutile et xénophobe, qu’elle divise notre société, que le PQ ne l’a proposée que pour gagner de votes à la prochaine élection, que c’est scandaleux d’allouer 1,9 millions $ pour en faire la promotion, qu’il en coûtera des millions $ additionnels pour la défendre contre les protestations juridiques qui fuseront de toute part, que le Québec a invité des musulmans francophones et compétents à venir au Québec et qu’il les trahit avec cette charte, que c’est une mascarade qui révèle le côté noir du nationalisme québécois…

On donne toujours l’exemple du voile musulman pour bâtir l’argumentation « pour » ou « contre » la charte Marois. Mais je rappelle qu’elle touche aussi d’autres religions comme le Sikhisme. Cette dernière « est monothéiste et a été fondée au XVe siècle au nord de l’Inde. Ses adeptes croient en un seul Dieu Suprême. Pour eux, il n’y a pas de péché originel puisque la vie émane d’une Source Pure, le Seigneur de Vérité demeure en elle. Ils ne reconnaissent pas le système de castes en Inde, car le sikhisme s’est créé sur une égalité de droits pour tous. De même, ils ne croient pas en l’adoration des idoles. Cette religion correspond à une manière d’être, de rendre service à l’humanité et d’engendrer tolérance et fraternité vis-à-vis de tous. Le Salut peut être atteint si le sikh gagne honnêtement sa vie et mène une existence normale. Le Sikhisme n’accepte pas le pessimisme. Il préconise l’optimisme et l’espoir ». Il exige qu’un Sikh porte obligatoirement le turban qui est une partie importante de sa culture. Il représente l’honneur, le respect de sa personne, son courage, sa spiritualité et sa piété. Il sert à couvrir ses longs cheveux qu’il ne coupe pas. S’il devait l’enlever on découvrirait un fonctionnaire barbu aux cheveux très longs.

En 1990, la Cour Suprême du Canada a décidé que l’officier Baltej Singh Dhillon de la Police Montée pouvait garder son turban sur la tête en toutes occasions. Et nous au Québec, on veut forcer ces individus de qualité à se découvrir s’il veulent être employés du Québec !

Il y a aussi l’illogisme apparent de maintenir en place des signes religieux catholiques pour des raisons historiques, tels le crucifix à l’Assemblée Nationale et la croix du Mont-Royal. Il en ira de même sûrement pour le drapeau du Québec. « De couleur blanche, la croix renvoie au catholicisme. Centrée et droite, elle est typique des anciens royaumes d’Europe occidentale… Le bleu symbolisait à l’origine la Vierge Marie », dixit Wikipedia. Je suis en accord avec le gouvernement pour protéger l’histoire ainsi représentée, mais cette position pourra-t-elle être comprise comme juste par ceux à qui on demande de se dépouiller de leurs signes religieux ?

Le débat sur la charte est mal engagé. On dit que cette proposition a été présentée par le gouvernement pour gagner des votes. Je crains que la PM Marois soit déçue car la bisbille a pris trop d’envergure et affectera inévitablement les résultats escomptés. De plus, si c’est vrai, c’est un coup bas. C’est pire que la corruption la plus sale car c’est jouer avec les plus bas instincts de l’homme, la haine de l’autre, pour se faire élire.

Je comprends tous les arguments des uns et des autres. J’en partage plusieurs, des deux côtés. Mais ce qui me semble plus primordial c’est la question des libertés individuelles de chaque individu vivant au Québec. Cela inclut, évidemment, la liberté de religion. Ce sont des acquis de longue date qui nous sont garantis par les chartes des droits de la personne du Canada et du Québec. Je ne peux comprendre et accepter que le gouvernement du Québec les brime par une loi. J’espère qu’il retirera son projet.

Claude Dupras

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Jean-Claude Dupras

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