En tant que Canadien qui aime la France, je suis toujours surpris de la ferveur exprimée par la classe politique française envers Jean Jaurès. Lors de la dernière campagne électorale présidentielle, je me rappelle d’avoir entendu Nicolas Sarkozy accuser François Hollande, Lionel Jospin et Ségolène Royal d’avoir renier Jaurès. Il se disait plus près de lui qu’eux. Pourtant, il est de la droite et les trois occupent ou ont occupé des postes politiques importants dans des gouvernements socialistes. De même, aujourd’hui, plusieurs leaders de gauche se déclarent plus près des idées de Jaurès que leurs collègues, pour requinquer leur image.
Il y a partout dans les villes françaises, des parcs, des rues, des bâtiments, des garages souterrains, comme à Avignon,… portant le nom de Jean Jaurès. Il est donc un personnage important du passé qui a marqué l’imaginaire politique des Français et qui continue à le faire si j’en juge par tout ce qui se raconte actuellement en France à l’occasion du centenaire de son assassinat. Mais qui est-il ?
Fils de petits paysans du Tarn, Jaurès est professeur de philosophie et de psychologie lorsqu’à vingt-cinq ans, il est élu député à Toulouse en 1885. Il est ni socialiste ni marxiste mais du côté des républicains. Quatre ans plus tard, il perd son siège et revient à ses amours d’enseignant, tout en étudiant pour obtenir un doctorat en Lettres.
La vie politique l’intéresse de plus en plus, il y participe et écrit ses pensées dans un quotidien de Toulouse de tendance radicale. Hanté par elle, il devient conseiller municipal et maire-adjoint de la ville de Toulouse. A ce moment-là, les ouvriers ont beaucoup de difficultés et Jaurès est marqué par leur solidarité. Puis, une grève de mineurs deviendra un point tournant où il confirmera ses convictions.
Cette grève est déclenchée suite au licenciement d’un ouvrier et leader socialiste, devenu maire de Carmaux. Ce sont les absences de l’ouvrier–maire, nécessaires pour remplir ses obligations politiques, qui sont le prétexte de son congédiement. Les mineurs y voient un refus des droits de la classe ouvrière à être actif en politique. 1 500 soldats sont envoyés par le président de la république pour maintenir l’ordre, indiquant ainsi qu’il prend parti pour le patronat. Jaurès soutient la grève et accuse les capitalistes de ne pas respecter les mineurs. C’est l’occasion pour lui de définir ce qu’est la lutte des classes et le socialisme. Finalement, l’ouvrier-maire gagne sa demande et obtient un congé illimité pour servir ses concitoyens.
En 1893, un siège de la Chambre est libéré par un député démissionnaire et Jaurès est élu comme socialiste indépendant grâce au vote ouvrier et malgré une massive opposition de la classe rurale. Il s’affirme comme un tribun remarquable. Il accompagne les luttes sociales très dures face à un patronat brutal.
Durant cinq ans, il devient le grand défenseur des mineurs, des ouvriers et des paysans en général, qui sont en lutte contre leurs patrons. Homme de terrain, il va sur place se rendre compte des situations qui affectent les travailleurs. Il s’attaque aux anarchistes, à la brutalité des patrons, à la répression du gouvernement, à la censure des journaux et des députés socialistes, à la police qu’il traite d’agent provocateur… Il défend la paix. Il est courageux.
Puis vient l’affaire Alfred Dreyfus. Ce capitaine de l’armée française, juif, est condamné en 1894 au bagne à perpétuité pour avoir livré aux Allemands des documents secrets. Au début, Jaurès le croit coupable mais en août 1898, il devient son défenseur passionné suite à une nouvelle révélation qui démontre qu’un autre commandant est le vrai traître. Alors que le socialiste et marxiste Jules Guesde juge que le prolétariat n’a pas à défendre un bourgeois, Jean Jaurès s’engage en sa faveur, écrivant : « Nous ne sommes pas tenus, pour rester dans le socialisme, de nous enfermer hors de l’humanité ». L’innocence de Dreyfus sera finalement reconnue et il sera libéré pour servir encore dans l’armée. Suite à ses discours, son action et son succès, l’influence politique de Jaurès devient nationale. Malgré tout, les patrons réussissent à le faire battre aux élections de 1898.
Intellectuel, il écrit de nombreux ouvrages politiques et historiques, dont « les preuves de l’affaire Dreyfus » et dirige une équipe pour la rédaction de « l’Histoire socialiste de la France contemporaine », incluant la partie qu’il rédige lui-même sur la révolution française. Il soutient le gouvernement républicain qui a nommé un socialiste au commerce et à l’industrie. En 1902, il est un de ceux qui fondent le « Parti socialiste français » et il reconquiert son siège de député et le gardera pour les trois prochains mandats jusqu’à sa mort.
Orateur hors pair, il devient le porte-parole du petit groupe de députés socialistes à l’Assemblée nationale. Il regroupe tous les partis de gauche dont les marxistes, appuie le gouvernement qui est de droite, mais le critique pour son incapacité à appliquer rapidement des réformes sociales. Il défend la liberté de conscience et propose la séparation des Églises et de l’État.
Il crée un journal, l’Humanité, auquel participent ses alliés de toujours et des écrivains comme Anatole France et Jules Renard. Son but est l’unité socialiste. Il l’atteint en 1905 grâce à son acceptation d’une direction bicéphale du mouvement (lui et un leader marxiste) et de l’abandon de son appui au gouvernement. Il dialogue avec succès avec les syndicats révolutionnaires qui lui deviennent sympathiques. A l’élection de 1914, son groupe socialiste obtient 17% des voix et 101 députés. Une belle victoire relative.
Depuis 10 ans, il discourt contre la venue d’une guerre. Inquiet, il constate la montée du nationalisme dans les pays voisins et les rivalités entre les grandes puissances. Il préconise d’organiser la défense nationale en préparant militairement l’ensemble des Français. Pacifiste, il voit dans une nation armée le moyen d’obtenir la paix. Il s’oppose au service militaire obligatoire dont la loi sera finalement votée, malgré lui. En 1914, il estime que les possibilités de guerre se sont amenuisées puisque celle des Balkans est terminée. Mais ce n’était pas compter sur l’attentat de Sarajevo qui deviendra l’étincelle du déclenchement de la première guerre mondiale à cause de l’accroissement des tensions qu’il crées entre les grandes puissances.
Il devient l’ennemi des « nationalistes » qui veulent leur revanche contre l’Allemagne et qui sont favorables à la guerre. Jaurès, pour sa part, veut absolument la paix et se rallie à l’idée d’une grève générale si une guerre est déclenchée. Il organise des manifestations et réclame de l’Internationale socialiste qu’elle intervienne. « Il n’y a plus qu’une chance pour le maintien de la paix et le salut de la civilisation, c’est que le prolétariat rassemble toutes ses forces (pour écarter) l’horrible cauchemar ».
Le 31 juillet 1914, il se lève à la Chambre des députés, puis au ministère des Affaires étrangères pour faire arrêter le début des hostilités. Il se rend à son journal et rédige un article allant dans le même sens. Puis, il s’en va dîner avec ses collaborateurs au « Café du Croissant », rue Montmartre. Il est assis près d’une fenêtre lorsqu’un étudiant nationaliste approche, le voit et tire deux coups de feu de la rue. Il est abattu à bout portant. Une émotion considérable s’empare des Français. Ils ne l’oublieront jamais.
Le lendemain, l’Allemagne déclare la guerre à la Russie alors que la France décrète la mobilisation générale. Puis, le 3 août, la France et l’Allemagne sont en guerre, et les socialistes, n’ayant pas le choix, se rallient au gouvernement d’union nationale pour combattre l’ennemi, respectant ainsi ce que Jean Jaurès avait dit : « Il n’y a aucune contradiction à faire l’effort maximum pour assurer la paix, et si cette guerre éclate malgré nous, à faire l’effort maximum pour assurer l’indépendance et l’intégrité de la nation ».
En 1924, Jean Jaurès entre au Panthéon.
En terminant, cette courte biographie de Jean Jaurès, voici quelques-unes de ses paroles : « Et vous vous étonnez de la véhémence de nos paroles, de la force de nos accusations ! Mais songez donc que nous parlons au nom d’un siècle de silence ! Songez donc qu’il y a cent ans il y avait dans ces ateliers et dans ces mines des hommes qui souffraient, qui mouraient sans avoir le droit d’ouvrir la bouche et de laisser passer, en guise de protestation, même leur souffle de misère : ils se taisaient. Puis un commencement de liberté républicaine est venu. Alors nous parlons pour eux, et tous leurs gémissements étouffés, et toutes les révoltes muettes qui ont crié tout bas dans leur poitrine comprimée vibrent en nous, et éclatent par nous en un cri de colère qui a trop attendu et que vous ne comprimerez pas toujours. »
L’historien Michel Winock rappelle : « Ce qui est remarquable, c’est qu’il rend hommage à tous les camps. Ce n’est pas un sectaire. Par exemple, à propos des droits de l’homme et du citoyen, les marxistes disent que ce sont des droits formels, un masque qui rejette dans l’ombre les vraies motivations, c’est-à-dire la défense des intérêts de la bourgeoisie. Ce n’est pas du tout l’avis de Jaurès ».
Voilà pourquoi, après cent ans, on parle encore abondamment de cet homme politique remarquable qui a marqué la France.
Claude Dupras

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Jean-Claude Dupras

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