L’élection municipale de Montréal du 3 novembre prochain approche à grand pas. Les candidats à la mairie fourbissent leurs arguments, leurs candidats aux postes de conseillers entreprennent leur combat « portes à portes ». C’est une élection captivante, intéressante et qui arrive à un moment où la crédibilité des élus municipaux est au bas de l’échelle.

Montréal a besoin d’un bon maire. Un premier magistrat connaisseur de Montréal, de sa population, de ses problèmes, de son potentiel et qui aime sa ville. Un individu intègre, honnête. Une personne qui manifeste de l’intelligence, de la raison, du discernement et une capacité d’anticipation avec une intuition d’avenir. Un individu qui a la faculté d’esprit de bien juger, d’apprécier les situations et les choses pour se faire une opinion solide en vue de décisions importantes. Un chef qui sait écouter, commander, exercer une autorité, une direction, une influence déterminante. Un administrateur qui sait choisir ses proches collaborateurs et des personnes ayant le potentiel de remplir des charges importantes et d’accepter des défis hors de l’ordinaire pour Montréal. En somme, des gens efficaces et de résultats.

Les années passent vite et en peu de temps une ville peut changer radicalement.

Je nous ramène aux années 1954 à 1986. Un espace de 32 ans dans la vie de Montréal. Une période relativement courte dans la vie d’une ville !

1954, c’est le moment où Jean Drapeau gagne sa première élection à la mairie avec 49% du vote et que son parti, la Ligue d’Action Civique fait élire 28 de ses candidats. Les 38 autres échevins élus, des classes « A » et « B », sont des « vieux de la vieille » bien aguerris politiquement et solidement implantés dans leur district et qui ont réussi à éviter la vague Drapeau. Pour atteindre son objectif, clairement déterminé suite à l’enquête Caron, de nettoyer la ville de la corruption qui la ronge, Drapeau doit bien manœuvrer et gouverner avec une minorité. Il lui sera nécessaire d’obtenir l’appui d’un grand nombre des 33 conseillers non élus de la classe « C », nommés par des corps intermédiaires, telle la Jeune Chambre de Montréal, pour faire adopter les mesures nécessaires pour changer Montréal. En 1957, malgré le grand ménage qu’il a entrepris, Drapeau est battu par le sénateur libéral Sarto Fournier qui est appuyé par la machine électorale de l’Union Nationale de Maurice Duplessis, qu’il a fait l’erreur d’attaquer. Mais il revient à l’élection de 1960 et demeure maire de Montréal jusqu’en 1986. Aucun Montréalais ou Montréalaise ne peut s’imaginer, à ce moment-là, ce que les prochaines années lui réservent.

En 1954, Montréal, la ville aux cent clochers, est une ville « ouverte » où règnent le « gambling », la prostitution, les maisons closes. La pègre est roi et maître.

Du belvédère Camilien Houde sur le Mont-Royal, on regardant Montréal, l’édifice le plus haut est celui de la compagnie Sun Life. On n’y trouve pas la Place des arts, les stations de métro, la Place Ville-Marie, ni les tours : CIBC, IBM, de la Bourse, Desjardins, Coopérants devenu KPMG, Hôtel le reine Élizabeth, Château Champlain, CIL, BCN, Scotia, Bell ; le palais de Justice, l’édifice de Radio-Canada et combien d’autres. Maurice Richard joue au Forum. Le pont Champlain est en construction. Le club de baseball « les Royaux de Montréal » de la ligue internationale AAA des majeures joue au Stade Delorimier.

La ville intérieure, le Montréal souterrain, avec ses 20 km de tunnels plus les galeries de restaurants et de boutiques sous la terre qui relient de l’intérieur plusieurs édifices à bureaux, des complexes résidentiels, des centres commerciaux, des universités, des résidences de luxe et des hôtels n’existe pas.

On ne rêve même pas d’expo67, ni de Jeux Olympiques, ni de parc Notre Dame, ni d’Habitat 67, ni d’île St-Hélène agrandie, ni de Stade Olympique, ni de piscines olympiques, ni de village olympique, ni de centre Claude Robillard, ni de Grand Prix du Canada, ni de nos Expos… L’artère Décarie et une rue, les autoroutes Décarie et Ville-Marie ne sont même pas en plans. Le boulevard métropolitain est en construction. Les tramways électriques sillonnent les rues de Montréal. Le port de Montréal occupe les rives du vieux Montréal et on ne s’y rend pas. Le boulevard René-Lévesque se nomme la rue Dorchester, en grande partie une voie à deux sens.

Le Service d’habitation n’existe pas, celui de la restauration des logements non plus et la pensée de logements à loyer modique balbutie. On ne discute pas de rénovation urbaine. On ne revalorise pas les quartiers. On ne revitalise pas les vieux secteurs et les artères commerciales. On n’imagine même pas ce que peut être un projet tel « la place au soleil » pour les ruelles. Les maisons de la culture n’existent pas.

Les grands parcs de Montréal sont le parc Lafontaine et celui du Mont-Royal. Le parc de l’île Notre Dame n’existe pas, ni la Ronde, ni les grands parcs dans les quartiers. Les arénas d’hockey dans les districts non plus. L’usine d’épuration des eaux usées n’est pas construite et plusieurs égouts se versent directement dans le fleuve où il est défendu aux citoyens de se baigner. Le jardin Botanique fondé par le frère Marie Victorin, f.é.c. attire toujours les Montréalais, mais le Biodôme et l’insectarium sont inexistants dans ce coin de Montréal.

En 1986, tout ce que je viens d’énumérer existe.

En somme, depuis 1954, Montréal a été transformée du tout au tout et est devenue une des villes importantes du monde. Une ville qui fait la fierté des Montréalais et des Montréalaises.

Ce bilan, même incomplet, démontre ce qui peut être réalisé dans une ville sous l’administration d’un maire. Comment Jean Drapeau a-t-il pu réussir ce tour de force ?

Dès son entrée à l’hôtel de ville, le maire Drapeau agit toujours de façon à donner de l’envergure à Montréal et à étendre son rayonnement à travers le monde. Il mise d’abord sur la croissance du centre-ville. Montréal est vite reconnue comme une ville dynamique et moderne. C’est en partie grâce à cette réputation qu’il confirme la tenue d’une exposition universelle en 1967 et obtient les JO de 1976.

Il choisit des candidats compétents aux postes de conseillers municipaux. Il préfère des administrateurs et des commerçants bien implantés dans leur milieu et capables de répondre au besoin des citoyens de leur district. Il les sait loyaux. Il discute avec eux de ses idées, de ses ambitions, des orientations que la ville doit prendre et des projets de développement. Il crée ainsi une cohésion exceptionnelle avec chacun. Parmi les élus, il choisit d’abord ceux ayant une solide expérience de la vie politique municipale, à l’esprit indépendant, pour servir au comité exécutif, car il recherche un groupe homogène. A la présidence, il a la main heureuse en choisissant des hommes forts comme Lucien Saulnier et Yvon Lamarre. Il favorise l’approche tandem. On parlera dorénavant d’administration Drapeau–Saulnier et Drapeau-Lamarre. Sa stratégie est d’assurer une meilleure cohésion dans les décisions pour favoriser la stabilité de son gouvernement urbain. Malgré qu’une telle centralisation extrême risque à la longue de susciter des critiques de ceux qui n’y participent pas ou qui ont des opinions contraires ou encore qui veulent ramener aux quartiers le processus décisionnel, cela n’inquiète pas le maire. C’est l’efficacité qui compte.

Saulnier et Lamarre contribueront largement par leur excellent travail à la popularité du maire et par conséquent à ses réélections.

Puis, avec le président du comité exécutif, il choisit des hauts fonctionnaires, jeunes, de qualité exceptionnelle, reconnus pour leur compétence, leur engagement et leur dévouement. Parmi eux, on retrouve Claude Robillard, Lucien L’Allier, Gérard Gascon, Roger Vanier, Pierre Bourque, Me Michel Côté, Guy R. Legault, Jean R. Marcotte… Il recrute aussi de gens comme Pierre Charbonneau, sans qu’ils deviennent fonctionnaires. Plusieurs de ces individus sont des sommités dans leur domaine et reconnus mondialement pour l’excellence et l’originalité de leurs réalisations. J’en connais plusieurs et je ressens toujours qu’ils œuvrent avec enthousiasme pour Montréal.

L’urbaniste et ingénieur Claude Robillard est directeur du Service des parcs, période durant laquelle il marie arts et sport dans les parcs. Il est l’homme clef de la construction de la Place des Arts. En 1960, il est directeur du Service d’urbanisme qu’il modernise et prépare à bien servir Montréal qui est en plein développement immobilier et urbain.

L’ingénieur Lucien L’Allier est directeur du Service des Travaux Publics où il entreprend la modernisation de tous les services urbains. Il est l’ingénieur en chef pour la construction du métro de Montréal et plus tard celui de l’agrandissement des îles Sainte-Hélène et Notre-Dame pour Expo 67.

Gérard Gascon, adjoint au directeur du Bureau du Métro, est le dirigeant de la construction du Métro. Il devient par la suite le directeur.

L’ingénieur Roger Vanier dirige à son tour les Travaux Publics où l’efficacité de son travail est remarquée et fait école.

L’avocat Michel Côté dirige le contentieux de la ville et est responsable de tous les contrats devant être signés par Montréal pour l’Expo 67 et le JO de 76. De plus, il est partie pour Montréal du triumvirat d’avocats, avec Me Marc Lalonde pour le Canada et Me Jérôme Choquette pour le Québec, pour gérer la crise d’octobre de 1970 crée par l’enlèvement du diplomate Cross et le meurtre du ministre Pierre Laporte.

L’ingénieur botaniste Pierre Bourque est directeur du Jardin Botanique et deviendra éventuellement maire de Montréal.

L’infatigable sportif Pierre Charbonneau, président de la Confédération des sports du Québec, est le coordonnateur du dossier Olympique pour l’obtention des Jeux et par la suite devient vice-président du comité organisateur, le COJO.

L’architecte et urbaniste Guy R. Legault est directeur-adjoint au service d’urbanisme au moment où il devient le premier directeur du Service de l’habitation. Puis, il dirige le nouveau service de la Restauration de logements. En fin de carrière, il est président de la Société municipale d’habitation.

L’ingénieur civil Jean R. Marcotte est l’un des principaux artisans de la gestion et du traitement des eaux usées de Montréal et contribue à la réalisation d’œuvres de génie civil majeures.

Non seulement le maire soumet-il ses idées avec intensité mais il sait écouter celles des autres. Ensemble, élus et fonctionnaires s’entendent pour réaliser des choses incroyables. Ainsi, les grands projets pour Montréal ont pu prendre vie, même les plus difficiles, tout en obtenant l’aide des gouvernements du Québec et du Canada pour leur réalisation. Sans compter l’apport de pays étrangers lors de la réalisation de l’expo 67, des JO 76 et pour d’innombrables activités, telles une expo sur l’Egypte ancienne ou une autre sur les œuvres de l’ingénieur Léonardo Da Vinci. Jean Drapeau n’oublie jamais l’aspect culturel.

Ces grandes réalisations ont une influence heureuse sur la ville. La popularité du maire est forte. L’opinion populaire pense que « cet homme au leadership autoritaire rassure et fait franchement figure de héros ». Les Montréalais sont portés à tout mettre au crédit du maire, mais les haut-fonctionnaires méritent une bonne part des accolades, car le Montréal de 1986 est la ville qu’ils ont bâtie ensemble.

Voilà ce que peut faire un maire en peu de temps ! C’est pourquoi le choix du 3 novembre est important !

Le défi des Montréalais est de déterminer lequel des candidats peut tirer de sa forte personnalité les qualités nécessaires pour assurer un style de leadership qui vise l’efficacité, un exercice plus réfléchi de l’activité politique et le rassemblement autour de la mairie de personnes compétentes, élus, fonctionnaires et non-élus, pour assurer le développement optimum de Montréal et de sa société.

Claude Dupras

Ps. Si vous êtes intéressé a bien comprendre les efforts et la qualité du travail des hauts fonctionnaires de Montréal en urbanisme et en habitation, je vous recommande de lire le livre intéressant et instructif de Guy R Legault, « La ville qu’on a bâtie » Trente ans au service de l’urbanisme et de l’habitation à Montréal, 1956 à 1986. Éditions Liber, Montréal 2002

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Jean-Claude Dupras

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