Durant les années 80′ j’ai eu l’occasion de travailler en Algérie. Ce n’était pas facile. Non pas que le pays ne soit pas beau, il est extraordinaire. Non pas que algériens ne veuillent pas travailler, le contraire est vrai. Mais la réalisation de projets de construction était en mode ralenti pour toutes sortes de raison. J’ai visité entre autres celui de l’université de Constantine, dessiné par l’architecte brésilien Oscar Niemeyer. Les travaux s’éternisaient et la qualité d’exécution était minable. Il en était de même, avec l’aéroport international d’Alger, de la construction de tours à logements (dont la demande était très forte), etc… Cependant certains projets comme celui du monument aux Martyrs Algériens entrepris par Lavalin Lavalin se déroulait rondement puisque tous les gérants de projets et les travailleurs étaient Canadiens dont la base de vie était un bateau de croisière amarré au port d’Alger.

Une quinzaine d’années plus tard, je retournai à Alger pour constater un changement radical. L’aéroport était enfin terminé, de multiples tours à logements de plus de 15 étages étaient construites et de bonne qualité, une autoroute Maroc-Tunis était en construction, etc. C’était l’œuvre du président Bouteflika qui, profitant des importants revenus de gaz et de pétrole algérien, a voulu réaliser les grandes infrastructures nécessaires à son pays. Pour ce faire, il a négocié des ententes avec le gouvernement de Chine et des compagnies chinoises. Les travailleurs étaient chinois et algériens. Le mix était bon et les résultats concrets et spectaculaires.

De même, j’ai eu l’occasion, il y a dix ans, de visiter Arusha, deuxième ville importante de la Tanzanie. J’y suis retourné en juillet dernier. Encore là, la ville avait beaucoup changé. Durant cette période, de grands bâtiments gouvernementaux, hôteliers, privés furent réalisés, des routes pavées, des écoles construites, l’internet disponible, et tout cela grâce, entre autres et surtout, à des ententes sino-tanzaniennes.

Depuis, j’ai mis la main sur le livre « Chinafrique », des français Serge Michel et Michel Beuret. J’y ai trouvé une belle synthèse de l’effort chinois sur le continent noir.

Depuis longtemps, la Chine a compris que ses besoins d’hydrocarbures, de métaux et autres pouvaient être comblés par l’Afrique qui en contient de très grandes quantités. Pour les obtenir, elle a pensé s’y installer en aidant les pays africains à « créer des opportunités pour diversifier leurs économies, créer des emplois, améliorer la santé et l’éducation, soutenir l’agriculture, l’industrie manufacturière et les PME par des infrastructures ».

La Chine est devenue le premier partenaire économique de l’Afrique. Contrairement aux pays occidentaux ou évangélisateurs, la Chine n’attache pas ses investissements à la tenue d’élections démocratiques, ni à la défense des droits de l’homme, ni à la protection de l’environnement, etc… Non, la Chine est là pour faire des affaires en aidant les pays africains à se donner les outils nécessaires à leur développement économique futur.

C’est en 2000 que les relations sino-africaines ont pris leur envol. De 10 milliards $ d’investissements au départ, ceux-ci atteignent maintenant plus de 150 milliards $. Aujourd’hui, la Chine œuvre dans 21 pays africains : Algérie, Niger, Nigéria, Cameroun, Gabon, Guinée Équatoriale, Égypte, Tchad, Soudan, Éthiopie, Mauritanie, Guinée, Sénégal, Congo, république du Congo, Angola, Zambie, Tanzanie, Zimbabwe, Mozambique et Afrique du Sud. De plus, elle coopère militairement avec cinq pays : Mali, Ghana, république Centre-Afrique, Namibie et Botswana.

Par contre, elle n’est pas active dans 19 pays : Maroc, Sahara occidental, Mauritanie, Burkina Faso, Côte d’Ivoire, Liberia, Sierra Leone, Togo, Benin, Malawi, Ouganda, Kenya, Madagascar, Rwanda, Somalie, Djbouti, Érythrée, Lybie et Tunisie. Cependant, dans quelques uns de ces derniers pays, la Chine collabore aux forces de maintien des opérations de la paix de l’ONU, ou encore dirige des centres culturels chinois.

Par sa participation au développement de l’Afrique, la Chine a redonné une vraie valeur aux Africains et aux investissements étrangers. Elle a suscité un nouvel intérêt, d’une grandeur jamais vue, chez les Américains, les Européens, les Japonais et les Australiens. Ces derniers pays ont réalisé qu’ils ont manqué le bateau et veulent maintenant y revenir. « Si c’est bon pour les Chinois, c’est sûrement bon pour nous », concluent-ils.

L’Afrique a un potentiel économique extraordinaire. En plus des matières premières mentionnées précédemment, elle a une démographie exponentielle, d’énormes besoins en infrastructures, en énergie et sa classe moyenne se développe rapidement. Durant les cinq dernières années, les investissements étrangers ont augmenté de près de 25% par année car la Chine n’est pas la seule à lorgner économiquement l’Afrique. Son exemple a fouetté l’intérêt des autres pays émergents qui s’y installent de plus en plus, dont : le Brésil, la Russie, l’Inde et l’Afrique du Sud. Ce groupe avec la Chine, identifié « les BRICS » vient de tenir un cinquième sommet de ses membres pour créer des partenariats stratégiques visant à ce que le développement de la richesse africaine soit fait en collaboration étroite avec chacun des pays intéressés. Ils discutent même de créer une banque BRICS pour financer les infrastructures et les projets de développement durable.

Le succès de la Chine en Afrique repose sur des avantages très particuliers. Elle est riche avec des réserves de change qui dépassent les 1,500 milliards $, elle peut déménager en quelques semaines des dizaines de milliers d’ouvriers chinois sur n’importe quel chantier de n’importe quel pays. À cause de ses coûts de revient qui sont bas, elle offre des prix très bas et elle garantit de très court temps de réalisation. Toujours en garantissant une non-ingérence et une non-interférence dans les affaires de l’État-client. Ce dernier apprécie qu’elle prenne des risques, qu’elle soit là pour le long terme et qu’elle ne se mêle pas de ses affaires. Qui dit mieux ?

Ce qui est extraordinaire, c’est qu’enfin l’Afrique obtient, ou se donne, les infrastructures dont elle a un si grand besoin : barrages hydro-électriques; réseaux de trains; routes trans-Afrique; exploitations de gisements pétrolifères, construction de raffineries, distribution du pétrole; usines de désalinisation; développements miniers modernes (uranium, fer, cobalt, diamants, or, coltan et autres); construction de bâtiments à logements, hospitaliers et gouvernementaux; exploitation du bois; construction d’écoles, d’universités, d’aéroports, de complexes industriels, de réseaux de télécommunications; développement du tourisme; modernisation de l’agriculture; mise sur pieds de commerces de toutes sortes avec l’entraînement du personnel; financement de banques, etc…

Les adversaires ou les jaloux du succès des Chinois insinuent que l’intrusion de ces derniers en Afrique est du néo-colonialisme. Y a-t-il vraiment un danger que l’Africain se laisse enfermer dans une « relation inégale » comme ce fut le cas avec les colonisateurs occidentaux ? Pour y contrer et par transparence, la Chine a édicté son code d’éthique pour les entreprises chinoises à l’étranger, publiques ou privées. Elles doivent obéir aux lois locales, répondre aux appels d’offres avec transparence, respecter le droit du travail des employés autochtones, protéger l’environnement, etc. Elles ont aussi eu les directives de ne pas s’ingérer dans les affaires du pays et de respecter les gouvernements.

Il est certain que tout ne tourne pas toujours à la vitesse grand V et que des problèmes de toutes natures, humains, gouvernementaux ou financiers, se présentent ! Certains dirigeants africains d’opposition affirment que la Chine vient prendre toutes les richesses nationales de leur pays. De plus, quelques fois, des projets très importants sont arrêtés par l’État pour des raisons politiques et d’autres fois par des compagnies chinoises, comme ce fut le cas, suite à la plongée des prix du cuivre. Il y a aussi les multiples entreprises chinoises privées dispersées sur tout le continent africain : Restaurateurs, importateurs, distributeurs, revendeurs de produits chinois, manufacturiers, constructeurs, etc.. Beaucoup d’entre elles ont été créées par de jeunes chinois et font de très bonnes affaires. Malheureusement, leurs agissements ne sont pas toujours sans reproche puisque certains ne respectent pas toujours le code d’éthique et ne créent que peu d’emplois puisqu’ils font venir en masse leurs propres travailleurs de Chine. Ce sont des problèmes pour lesquels la Chine devra trouver les solutions.

La Chine sait que ses attaches chinoises sur le continent sont récentes et fragiles. Elle sait aussi que les autres pays du BRICS lui soufflent dans le cou et que la compétition peut devenir de plus en plus vive. C’est la raison pour laquelle le nouveau président chinois Xi Jinping, en début de mandat, vient de passer plus d’une semaine en Afrique. Il reconnaît que la soupe est chaude et vient tout juste de déclarer : « La Chine continuera de renforcer la coopération avec les autres pays BRICS, afin de rendre la croissance économique des pays BRICS plus robuste et leur coopération plus structurée et plus productive »
.
Malgré la forte présence de la Chine en Afrique et son influence grandissante, le président Obama, contrairement aux républicains américains, voit cela d’un bon oeil puisqu’elle apporte un « capital dont l’économie africaine a un besoin vital », n’occupe pas militairement les pays où elle œuvre et que son but est de faire des affaires.

Au total, la Chine a entrepris plus de 900 projets importants. C’est beaucoup, mais peu si on considère que l’Afrique est le second plus grand continent du monde. La Chine veut l’aider à réaliser les grands projets essentiels à son développement et au bien-être des Africains, tout en s’assurant les sources de matières premières nécessaires pour ses besoins immédiats et futurs.

C’est une situation « gagnant-gagnant ».

Claude Dupras

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Jean-Claude Dupras

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