Je m’apprêtais à écrire un texte sur l’exploitation éventuelle des gaz de schiste dont on parle actuellement beaucoup au Québec, lorsque je reçois le « Bulletin aux membres de l’Ordre des ingénieurs du Québec » qui contient la position de l’Ordre sur cette question importante pour nous tous. J’ai été surpris de voir combien ce document correspond à ce que je pense. Je crois qu’il devrait être lu par tous les Québécois et Québécoises et voilà pourquoi je le republie dans mon blog pour le bénéfice de mes lecteurs, afin d’aider à le répandre. J’encourage chacun à faire de même. C’est une position mesurée, intelligente, non politicienne et essentielle si on veut tous être en mesure de bien comprendre ce dossier complexe et important. J’espère que le PM Charest réagira dans le bon sens !

Claude Dupras, ing.

Gaz de schiste : rectifions le tir !

Le débat sur l’exploitation des gaz de schiste fait rage. Le gouvernement affiche sa volonté d’aller de l’avant. Les riverains des éventuelles zones d’exploitation sont inquiets et se questionnent sur les impacts environnementaux. Les citoyens s’interrogent sur l’intérêt de cette nouvelle filière énergétique. Pendant ce temps, le Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE) se voit confié un mandat très limité et dispose de trop peu de temps pour faire le travail. Le débat risque de déraper sérieusement. Il est temps de rectifier le tir.

Pour quiconque examine le bilan énergétique du Québec, constate notre dépendance envers les hydrocarbures fossiles, voit les cours mondiaux des hydrocarbures et appréhende leur évolution, l’intérêt d’une filière québécoise de gaz naturel apparaît immédiatement. On oublie trop facilement qu’on utilise autant de pétrole que d’électricité au Québec (40 % du bilan énergétique dans les deux cas). Le gaz naturel ne représente quant à lui que 13 % de notre bilan énergétique. S’il était plus disponible, il pourrait se substituer à une partie importante du pétrole que nous consommons.

Le gaz naturel pourrait ainsi s’insérer dans une stratégie visant à réduire nos émissions de GES, notamment dans les transports urbains, les flottes de véhicules, les procédés industriels et pour le chauffage des locaux, là où son efficacité est très élevée. À la clé, moins d’émissions de GES, moins de pollution liée aux hydrocarbures plus lourds et une plus grande indépendance énergétique et économique. De bien belles perspectives !

Les gaz de schiste peuvent-ils assurer au Québec un approvisionnement durable en gaz naturel ? Quels sont les impacts de leur exploitation ? Est-elle soutenable sur les plans environnemental et économique ? En aval, quel est le potentiel de substitution du gaz naturel dans le bilan énergétique du Québec ? À quelles conditions les Québécois profiteront-ils au maximum des retombées économiques ? Comment cette exploitation s’inscrit-elle dans une stratégie de développement durable ? Pour répondre à ces questions, il faut examiner la filière des gaz de schiste dans son ensemble, de l’extraction du gaz jusqu’à son utilisation.

Ce serait un beau mandat pour le BAPE, qui pourrait demander les études nécessaires, les rendre publiques et consulter les citoyens. Malheureusement, on ne lui donne ni le temps ni les ressources pour le faire, et ce n’est pas ce qu’on lui demande !

Le mandat du BAPE est très limité : proposer un cadre de développement de l’exploration et de l’exploitation, et proposer des orientations pour un encadrement légal et réglementaire. Le BAPE doit présenter un rapport au gouvernement au début de février 2011. Un mandat utile, notamment en ce qui a trait à l’encadrement légal, qui devrait être révisé pour rendre obligatoire la production d’études d’impact sur l’environnement pour tout projet d’exploitation de pétrole ou de gaz et revoir la question des redevances. Mais c’est insuffisant.

Ce n’est certes pas avec ce mandat trop limité ni avec ce délai que le BAPE fera un travail approfondi d’étude de la filière des gaz de schiste susceptible d’éclairer les citoyens et les décideurs et d’orienter la politique énergétique du Québec. Ce que l’Ordre propose, c’est une véritable évaluation environnementale stratégique (EES), qui vise à intégrer les facteurs environnementaux à l’élaboration de politiques, de plans et de programmes publics. Encore peu utilisée au Québec, l’EES est reconnue et bien implantée ailleurs au Canada, en Europe ainsi qu’aux États-Unis. L’EES tient compte des impacts cumulatifs d’un ensemble de projets. Elle est préliminaire et complémentaire aux études d’impact détaillées.

Le manque de temps ne devrait pas être invoqué. La mise en place d’une filière de gaz de schiste ne se fera pas du jour au lendemain. Par ailleurs, l’industrie elle-même a besoin de temps pour évaluer le potentiel des gisements, affiner ses méthodes d’exploitation et produire des études d’impact détaillées, à mes yeux essentielles avant d’autoriser tout projet d’exploitation.

Les gaz de schiste présentent un intérêt certain. Sont-ils pour autant la solution extraordinaire dont certains nous font miroiter les avantages ? Il faut prendre le temps et les moyens pour le savoir. Ne pas le faire, ou agir trop précipitamment, pourrait avoir l’effet inverse et jeter durablement le discrédit sur cette filière. Il est temps de rectifier le tir et de se donner les moyens de faire un travail sérieux et approfondi. Et ça, ce n’est pas de l’immobilisme. C’est du bon sens.

Maud Cohen, ing.
Présidente, Ordre des ingénieurs du Québec

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Jean-Claude Dupras

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