Il gelait à pierre fendre et la neige crissait sous nos pas. Brassard noir au bras, nous descendions en rangs serrés la longue côte qui menait à l’église. Le corbillard tiré par deux percherons plus accoutumés aux travaux de la ferme peinait à s’adapter à cette cadence plus lente. Le corbillard était d’un noir éclatant qu’avivait encore davantage un soleil lumineux. A l’arrivée à l’église, les chevaux étaient fourbus et de leurs naseaux s’échappaient de petits glaçons qui rendaient leur souffle haletant.
Le convoi immobilisé, surgirent dont on ne sait où, six hommes d’âge mûr tous de noir vêtus qui sortirent la tombe du corbillard, très modeste par ailleurs et qui avait pu être fabriquée par un menuisier du village. Elle était revêtue d’un simple feutre gris et ornée d’un petit crucifix. Lorsque ces solides gaillards hissèrent la tombe sur leurs épaules, il y eut un moment de saisissement dans la foule. Pour ma part, je croyais dans ma foi naïve que le corps prendrait son envol vers le ciel.
Les cloches s’étaient mises à sonner alors que les porteurs gravissaient à pas lourds les marches de l’église. Les sons solennels et tristes qui en émanaient pesaient comme une chape de plomb sur les fidèles réunis.
En entrant dans l’église, je suis étonné de voir que les vitraux et les tentures évoquant la vie du Christ de même que celles de quelques saints célèbres sont couverts d’un épais tissu noir, alors que les statues sont enrobées de violet.
Le cercueil avançait silencieusement dans l’allée centrale, mais le prêtre à l’autel n’avait pas encore bougé. Six grands cierges allumés faisaient cortège au défunt.
Puis vint le moment le plus émouvant de ma courte vie. Au jubé, deux solides gaillards à la voix lugubre entonnaient le « Dies Irae Dies Illa.
Puis, le prêtre commença la messe en latin le dos tourné à l’assemblée. Tenant une grande croix dénuée de tout ornement, le prêtre aspergea abondamment le cercueil et encensa vigoureusement la tombe d’où semblait monter une fumée bleuâtre qui exhalait une odeur que je ne connaissais pas. Toujours armé de sa grande croix, le prêtre fit une brève homélie évoquant des instants de vie du défunt, non sans rappeler le Jugement dernier et une possible escale au purgatoire.
Ce rituel qui peut paraître bien ridicule aux yeux d’une majorité d’indifférents s’est établi à travers les âges et a pu débuter lorsque le christianisme est devenu la religion officielle sous l’empereur Constantin. Il faut aussi noter que des pays comme l’Égypte, la Chine et l’Inde avaient aussi des rituels bien avant l’implantation du christianisme. Le rituel que j’ai connu conférait un grand respect pour la personne qui quittait ce monde et témoignait également d’une grande dignité à l’égard d’une personne dont c’était l’ultime parcours.
Le rituel religieux existera sans doute longtemps encore car la disparition d’un être cher pourrait bien évoquer pour nous une sorte d’immortalité à venir où encore une espèce d’au-delà dont nous sommes incapables de saisir les contours.