Robes
Dans les années mornes qui avaient suivi la Deuxième Guerre mondiale, l’austérité et le côté mystérieux des femmes se caractérisaient par le port de robes longues laissant à peine entrevoir leurs chevilles. Puis timidement, la prospérité est réapparue dans le paysage de sorte que vers le milieu des années 50, la joie de vivre et l’espoir d’un monde meilleur donnaient un regain de vitalité à Montréal. Les jeunes filles avaient prêté leur concours en arborant des robes plus courtes et pour bien des jeunes hommes, leurs fines jambes laissaient présager un avenir prometteur.
Pour ma part, je conserve un souvenir impérissable de cette époque : Le samedi soir, je me rendais sur la rue Ste-Catherine. A l’époque, il n’y avait que deux cinémas présentant des films en français : le Théâtre St-Denis et le Cinéma de Paris. En raison de leurs maigres budgets, ces cinémas ne pouvaient rivaliser avec le Loews, principal temple des somptueuses productions hollywoodiennes où la jeunesse se précipitait le samedi soir pour échapper à la banalité quotidienne et se nourrir de rêves pour mieux affronter la réalité.
Dès 7 heures, commençaient à arriver des groupes de filles et garçons anxieux de pouvoir occuper les meilleurs sièges. La file ne cessait de s’allonger pour devenir une espèce de flot continu. Je pouvais contempler tout à mon aise un essaim de jeunes filles élégamment vêtues et dont le frais minois retenait le regard. Ce chatoiement de couleurs s’accompagnait d’un léger bruissement de leurs robes lorsqu’elles se retournaient pour mieux admirer leurs amoureux. Cette mosaïque multicolore était un véritable régal pour les yeux. Tous les motifs et toutes les teintes s’y retrouvaient de sorte que les passants s’arrêtaient sur le trottoir pour contempler ce spectacle. Ces robes au charme discret, envoûtant et parfois audacieux apportaient une nouveauté et une dose de romantisme qui succédaient aux tenues sombres et ternes que portaient les femmes tout au long des années 40.
Un vent de liberté et une aspiration à une plus grande autonomie de leur part s’avéraient une véritable cure de Jouvence.
A la même époque, un changement encore imperceptible nous faisait pressentir l’émergence d’un renouveau. Le déclin de l’Église catholique se manifestait par une diminution des paroissiens aux messes dominicales et par des critiques plus nombreuses. Puis, en 1960, le Mouvement laïque de langue française entrait en scène sans créer de vagues, et ce, sans s’attirer les foudres du haut clergé.
L’uniformité qui avait été la nôtre pendant de longues années allait éclater et donner lieu à la Révolution tranquille.