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Entretien avec Carole Massé – Secrets et pardons

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1. Carole Massé, est-ce un nom de plume ?

Oui. Je m’appelle Carole Hébert. Pour écrire cependant, j’ai désiré porter le nom de ma mère : Massé. Pour des raisons féministes et pour des raisons qui ont à voir avec mon histoire personnelle.

2. En quelques lignes, comment résumeriez-vous Secrets et pardons?

Un homme essaie d’oublier son passé amoureux et échoue; une femme cherche à se souvenir de ce même passé qu’elle a oublié et réussit. Dès lors, leurs retrouvailles sont possibles.

3. Qu’est-ce qui vous a poussé à écrire cet ouvrage et à le publier ?

Je voulais travailler dans un roman de forme classique les thèmes de la mémoire et de l’oubli, liés à celui du secret de famille.

M’ont toujours attirée les récits mettant en scène des conflits intérieurs, ces combats épiques menés par des femmes ou des hommes pour sortir de leur «enfer» personnel, quel qu’il soit, et se prendre en mains. À leur manière, Jude et Alice essaient de sortir de leur «enfer» respectif. Chacun se débat avec lui-même âprement, courageusement, pour parvenir à reconnaître son désir et à le réaliser, pour acquérir le plus d’autonomie possible par rapport à la société dans laquelle il vit (ce qui n’empêche pas les compromis).

Pourquoi publier Secrets et pardons ?

Publier est le mouvement inverse d’oublier.

Publier est apparaître à ses propres yeux par le langage, c’est-à-dire donner un sens à son existence.

4. Avez-vous déjà abordé ces thèmes dans des ouvrages antérieurs ?

La mémoire et l’oubli sont mes sujets de prédilection en tant qu’écrivaine.

Dans mes œuvres romanesques des années 1980, le thème de la mémoire est abordé d’un point de vue tantôt collectif (résonance féministe dans Dieu, c’est-à-dire résurgence de la mémoire des femmes dans laquelle se fond littéralement le «je» narrateur), tantôt personnel (mémoires-fictions du «je» dans Nobody, qui y assume exceptionnellement son patronyme de Hébert à la fin du roman, comme auteure de quelques poèmes écrits en anglais).

Dans les années 1990, désireuse de m’éloigner de la prose de type poétique qui caractérise mes romans de la décennie précédente, j’utilise le thème de la mémoire dans Qui est là ? pour m’ancrer, pour la première fois, dans le récit romanesque de facture traditionnelle. J’utilise la métaphore de l’enquête, grâce au rapport qui s’établit entre une détective privée et l’homme qui l’engage, pour incarner la quête inconsciente de ces deux individus par rapport à ce qu’ils se cachent. L’«intrigue», dans le sens convenu du terme, apparaît à ce moment-ci dans mon écriture.

Dans mon dernier recueil au titre révélateur, La mémoire dérobée (1997), j’aborde aussi le thème de l’oubli, mais lié à celui de l’altérité. En effet, dans le poème éponyme, «l’autre» est une partie de soi que le «je» n’a pas voulu reconnaître.

Dans Secrets et pardons, le thème de la mémoire acquiert une résonance mythique, car le « Je me souviens », devise du Québec, ne cesse d’affleurer. J’ai voulu que le traumatisme personnel d’Alice évoque le traumatisme de la Défaite, sans pour autant chercher à faire un roman politique, bien entendu. Cet écho du social dans la dimension du privé enrichit ma réflexion globale sur le refoulé, tant au niveau collectif qu’au niveau individuel.

5. Pourquoi avez-vous situé l’histoire de Secrets et pardons au XIXe siècle ?

Comme je voulais explorer dans une histoire les effets d’un secret de famille, la camper dans une société traditionnelle de la fin de l’ère victorienne me semblait parfait. Une époque où dominent les interdits moraux est le contexte idéal pour explorer le non-dit chez ses personnages.

Et puis en 1887, on n’est pas très loin des rébellions de 1837-1838, événement qui éveille encore chez Jude (fils spirituel des Patriotes) de pénibles résonances. Pareil pour la représentation de la Défaite sur une gravure ancienne, qui peut, en toute vraisemblance, réveiller chez Alice le sentiment de sa propre dévastation personnelle.

Il me plaisait aussi de donner une image plus moderne du Québec au XIXe siècle, non plus strictement ruraliste, soumis au clergé et refermé sur lui-même. En me concentrant sur Montréal et sa banlieue vers la fin de ce siècle, j’ai mis en scène les plaisirs de l’urbanité. Avec Jude et Pierrot, je montre des ouvriers radicaux et proches des syndicats ; avec Philippe et René, je cerne des membres des professions libérales à l’esprit ouvert et tolérant ; avec Arthur Roy, je souligne le libéralisme des hommes d’affaires francophones (ce qui n’empêche pas le personnage cependant d’être conservateur au niveau de sa pensée sociale). À ce niveau-là, mes lectures d’historiens comme Fernande Roy, Yvan Lamonde, Gérard Bouchard, entre autres, m’ont beaucoup nourrie.

Quant aux femmes dans mon roman, je les décris plus libres par rapport à la religion et à leur corps que ne le veut la tradition. Bien sûr, les mœurs étaient moins libres à cette époque, mais cela veut dire aussi que le plaisir de la transgression n’en était probablement que plus vif ; puis les motifs de transgression étant anodins, les occasions n’en étaient sûrement que plus fréquentes. Il faut préciser que le code moral n’a jamais été aussi sévère pour les femmes des classes populaires que pour celles de la bourgeoisie ou de la petite-bourgeoisie.

Secrets et pardons enfin est ma façon de revisiter la mythologie du Survenant, qui dominait le petit écran de la télévision devant lequel s’installait ma famille dans les années 1950. L’impression de tristesse, de misère et d’impuissance qui émanait pour moi, enfant, de cette émission (à tort ou à raison, d’ailleurs), il me fallait la dépasser dans Secrets et pardons. Donc l’on sait ici pourquoi Jude, «le revenant», s’est exilé, revient au pays et pourquoi il va y rester : il est capable d’aimer, d’assumer sa liberté dans son propre pays et de dépasser la condamnation initiale des gens de sa classe: naître pour un petit pain…

6. Quels sont les écrivains qui vous ont le plus marquée ?

D’abord, la poète et romancière Anne Hébert.

Chez les poètes : Alain Grandbois, Hector de Saint-Denys Garneau, Nicole Brossard, Emily Dickinson, Walt Whitman, Federico Garcia Lorca, Antonin Artaud.

Chez les romanciers : Jane Austen, Charlotte Brontë (Jane Eyre), Emily Brontë (Les hauts de Hurlevent), Virginia Woolf, Samuel Beckett, William Faulkner (Le bruit et la fureur), Lawrence Durrell (Le quatuor d’Alexandrie), Marcel Proust, Marguerite Duras, Clarice Lispector (La passion selon G.H.), Edith Wharton, Thomas Hardy, Tolstoï, Henry James.

Parfois, c’est plusieurs livres de l’écrivain qui m’ont marquée, parfois c’est l’un d’eux en particulier (dans ce dernier cas, je l’ai indiqué entre parenthèses).

Les poètes, de même que Austen, les Brontë, Woolf, Beckett, Faulkner, Durrell, Proust, je les ai découverts de mes douze-treize ans à vingt ans et l’effet sur moi fut foudroyant, structurant. Plus tard, je me suis tournée vers Duras, Lispector, Wharton, Hardy, Tostoï et James.

Je tiens à souligner que, outre cette liste détaillée, beaucoup d’autres excellents auteurs, d’ici, d’ailleurs et de toutes les époques, m’ont accompagnée dans ma vie et continueront de le faire. Je respecte et admire nombre d’œuvres sans que celles-ci, nécessairement, influencent ma façon d’écrire.

7. Quels sont vos rituels d’écriture ?

Ma table sur laquelle est installé mon ordinateur doit être couverte de livres que j’aime. Pour Secrets et pardons, plusieurs livres illustrant la mode de cette époque me mettaient dans l’atmosphère du XIXe siècle. Comme je collectionne des poupées et des miniatures pour maison de poupées, un ou plusieurs de ces objets sont près de moi quand j’écris. En fait, je n’entreprends mes voyages dans l’écriture qu’accompagnée.

Je ne fais aucun plan prélable pour mes romans ou mes récits. Bien sûr, j’ai une idée en partant ou une histoire que je peux résumer en quelques lignes, mais je ne sais jamais d’avance comment je vais m’y prendre pour la coucher sur papier ou plutôt, devrais-je dire, sur écran. Le travail est exténuant au niveau psychique et au niveau physique, car il est imprévisible et le récit ne se structure et ne se précise qu’au fur et à mesure qu’il s’écrit tout en se modifiant constamment. C’est ce que j’appelle «écrire avec l’inconscient» ou encore «m’abandonner à l’inconscient».

Je n’écris que lorsque j’ai le temps (ce que je n’ai pas beaucoup parce que je dois gagner ma vie comme tout le monde). Quand je reprends mon roman en cours pour le poursuivre, je me relis à froid pour faire le plan de ce que j’ai écrit la dernière fois. Donc apparaît ici un plan, mais rétrospectif, jamais prospectif. Je me sens alors comme le Petit Poucet qui laisse des pierres blanches derrière lui au fur et à mesure qu’il avance à l’aveuglette dans la forêt. Il peut revenir sur ses pas, mais il ne peut pas les diriger en avant. Il ne peut qu’être disponible à ce qui surviendra.
Cette démarche n’est possible qu’en écrivant rapidement et sans revenir en arrière pour me corriger. Ce qui est capital pour moi dans ce rough, c’est d’échafauder la structure de mon roman.

Une fois cette étape cruciale du premier jet terminé, le travail ne relève plus de l’inconscient, mais de la raison et de la patience. Car tout le long des nombreuses versions qui vont s’accumuler, j’étofferai, j’élaguerai, je peaufinerai, sans jamais retoucher la structure initiale cependant.

8. Qu’est-ce qui vous passionne ?

Le cinéma. Federico Fellini et Elia Kazan sont les cinéastes qui m’ont le plus marquée dans ma jeunesse.

Les téléfilms de la BBC tirées des œuvres d’écrivains comme : Dickens, Edith Wharton, Thackery, Elizabeth Gaskell’s, Pasternak, Jane Austen, Galsworthy, Richardson, George Eliot, etc.

9. Quels sont vos projets ?

Continuer d’écrire des romans.

Secrets et pardons

VLB ÉDITEUR

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