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Obama et la fin du mirage de l’Afrikamérique


Mardi le 04 août, 2009



En Guadeloupe


Obama et la fin du mirage de l’Afrikamérique



Recu du Coin de Carl!
par Sylvie Laurent.

Barack Obama n’a pas choisi au hasard le Ghana pour son premier pas en Afrique : il s’agit pour lui de rendre hommage aux grands aînés tout en sonnant officiellement le glas du fantasme, longtemps entretenu dans la communauté noire américaine, d’un retour au pays natal.

Le discours de Barack Obama lors de son premier voyage en Afrique sub-saharienne il y a quelques semaines, marqué par sa fermeté à l’endroit des complaisances africaines en matière de corruption, d’irresponsabilité sanitaire, de bellicisme et de posture tiers-mondiste, a été salué pour son éthique de responsabilité. On était loin de l’hystérie qui avait accompagné le voyage du président Clinton en 1998 ; habillé en kente (l’habit traditionnel), ce dernier avait salué avec lyrisme la nation ghanéenne, fer de lance d’une « Renaissance africaine ». Les commentateurs s’accordent pour voir dans ce ton nouveau vis-à-vis de l’Afrique la liberté de parole permise à un président d’origine kenyane qui parlerait « aux siens » et leur dirait donc les choses sans fioritures, comme on se parle en famille. Sauf qu’Obama n’est pas vraiment africain, et que le Ghana n’est pas complètement l’Afrique.

Première nation d’Afrique noire à se libérer du joug britannique en 1957, l’ancienne Gold Coast est devenue un symbole d’émancipation pour les Noirs du monde entier et singulièrement pour les Africains-américains. Kwame N’Krumah, père de l’indépendance et héros panafricain, offrit en effet à une Amérique noire qui entamait sa lutte pour la reconnaissance de ses droits une lueur d’espoir et une justification de leur engagement : le peuple noir pouvait défaire ses oppresseurs.

N’Krumah, qui fit ses études à la Lincoln University de Pennsylvanie, comprit très vite la force d’une « internationale noire » par delà l’atlantique. Il reçut immédiatement un écho aux États-Unis : dans son église de Montgomery, le jeune pasteur Martin Luther King salua la naissance de cette nation ghanéenne avec emphase, comparant N’Krumah à Moise et identifiant la lutte américaine pour les droits civiques à celle, anticoloniale et victorieuse, des nouveaux émancipés.

Obama rappela d’ailleurs ce discours de 1957 lors de son allocution, pour évoquer les grands espoirs suscités alors par le Ghana. Mais si l’on comprend que ces espoirs nés à l’indépendance sont restés en suspens, ceux qui doivent en tirer les enseignements ne sont pas, comme semble le suggérer le discours dépassionné d’Obama, uniquement les Africains. Avec sa pratique habituelle de la double voix et du sous-entendu, Barack Obama dit en effet sans le dire ce que chaque Noir américain sait pertinemment : que le Ghana est un rêve brisé pour les Africains-américains eux-mêmes. Le Ghana représente en effet depuis sa naissance une utopie pour les Noirs d’Amérique, ce qui justifie sans doute que ce pays ait été choisi pour cette première visite officielle. Bout de terre noire par delà les mers, ce fut aussi un petit protectorat afro-américain, comme les cimetières d’Omaha Beach sont un lopin extraterritorial.

Or justement parce qu’il est africain-américain, le nouveau président entend sonner le glas d’une telle chimère. Il se garde ainsi de citer la fin du discours du docteur King, lorsque ce dernier appelait ses fidèles à partir pour le Ghana afin d’apporter au pays frère l’aide nécessaire à son développement. S’il visite l’incontournable « porte du sans retour », lieu de mémoire de l’esclavage, Obama ne se rend guère sur la tombe de W.E.B. Dubois, statue du commandeur révérée de la cause noire qui, par dégoût de l’Amérique, décida au début des années soixante de venir s’établir au Ghana et y mourut. Ce furent d’ailleurs des dizaines de milliers d’afro-américains qui partirent à leur tour dans cette nouvelle terre promise, depuis Malcolm X, Richard Wright, Maya Angelou, Muhammad Ali jusqu’à Henry Louis Gates, Kwame Appiah ou Sadiya Hartman, universitaires prestigieux aujourd’hui. Certains restèrent, beaucoup rentrèrent. Gates raconte avec un rire amer comment les nouveaux pèlerins qui avaient dès leur arrivée jeté leur passeport à la mer dans une cérémonie de « retour à la terre mère », furent surpris quinze jours plus tard en train de draguer le sable afin de remettre la main sur le document indispensable pour rentrer aux États-Unis. Car le mirage panafricain du retour aux racines fit long feu : le modèle socialiste de développement cher à Du Bois laissa place à la corruption et à l’autoritarisme de N’Krumah.

Les Noirs d’Amérique ne furent pas accueillis en frères mais en « obruni » (étrangers blancs) qui venaient faire la leçon aux Ghanéens sur ce qu’était l’identité noire, faite pour eux de légendes ashantis et du traumatisme de la déportation [3]. Leurs hôtes, eux, rêvent de faire le chemin inverse et, chaque année, ils sont des cohortes à se presser devant l’ambassade américaine à Accra pour pouvoir émigrer aux États-Unis. Le désir de « retour » de ces lointains cousins de la diaspora leur semble bien incongru.

Pourtant, le Ghana et son ministère du tourisme en premier lieu n’ont de cesse depuis lors de présenter leur pays comme une nouvelle Israël pour les Noirs américains, vendant clé en main des voyages organisés intitulés « retour aux racines » qui rencontrent un grand succès dans les rues de Chicago ou de Philadelphie. Depuis Du Bois, célèbre naturalisé, tout Noir d’Amérique obtient en un tournemain son passeport ghanéen. En quête de leur mémoire volée, les touristes ont droit en sus de la visite organisée des lieux de la traite, restaurés et aménagés pour eux (au grand dam de ceux qui crient à la disneyification des ces lieux de mort, à des cérémonies « ancestrales » avant de passer par la boutique de souvenirs.

Depuis quelques années, ce « voyage du retour » renoue avec un succès jamais retrouvé depuis que Marcus Garvey, militant nationaliste afro-américain avait appelé dans les années 20 à « rentrer » en Afrique et créé pour cela sa propre ligne de navires transatlantiques. En effet, à la faveur d’une démocratisation de tests ADN promettant d’identifier génétiquement la lignée africaine dont les Noirs américains sont les descendants (qui répond opportunément à la quête de mémoire de nombre d’entre eux) des dizaines de milliers d’Afro-Américains se « re-découvrent » africains. Bien que la validité scientifique de tels tests -lucratifs pour ces laboratoires médiatiques- soit discutée, nombreux sont ceux qui pensent recouvrer leur identité spoliée. L’illusion génétique conforte donc le mythe politique.

Les Américains qui y vivent depuis les années soixante ou ceux qui ont tenté l’expérience de l’expatriation ne peuvent que reconnaître l’illusion qui fut la leur : ils ne sont pas ou plus des Africains et il y a bien plus que l’Atlantique entre « la terre mère » et la terre natale. C’est donc un goût d’amertume que le Ghana laissa aux Noirs d’Amérique. Cela explique peut-être la phrase énigmatique de Barack Obama qui se félicite de faire visiter à ses filles les ports négriers au même titre qu’il le fit des camps de concentration d’Europe.

Martin Luther King l’avait compris et mettait en garde les Africains-américains. « Nous ne sommes pas africains » disait-il et la terre promise, notre terre est ici. L’illusion a fait son temps, et Obama appelle les Noirs d’Amériques comme les Africains à s’éveiller de leurs rêves datés et, loin de proposer comme King l’aide de l’Amérique, il sonne le glas de l’irénisme et somme désormais l’Afrique de prendre en main son destin.



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