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Le curé effrayant

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À l’époque de mon enfance, il n’y avait pas de confession publique de groupe. Celui qui voulait faire pardonner ses péchés devait aller au confessionnal s’expliquer devant un prêtre. C’était extrêmement gênant, car la plupart du temps je tombais sur l’abbé Beaudru qui était le maître des peurs les plus effrayantes que j’aie connues.

Ce curé était dangereux. Nous avions entendu parler qu’il recevait chez lui des femmes nues, mais il était difficile de le dénoncer sans preuve. Je m’y connaissais déjà en femmes nues. La rue, les balcons, la cour, les fenêtres en étaient pleins dans mon quartier près du carré Viger. L’anatomie féminine n’avait plus de secrets pour moi. J’avais tout vu, je n’avais touché à rien. Mon imagination faisait le reste.

Après avoir entendu ma confession, ce monstrueux curé me décrivait les souffrances des damnés : comment ils étaient enfermés dans d’étroits réduits pour l’éternité, sans jamais pouvoir sortir, comment ils étaient torturés avec des tisonniers rougis qu’on leur enfonçait dans le corps, comment des singes volants crachant des flammes les harcelaient en jetant sur eux de l’huile bouillante.

Il me fallait endurer le martyre chaque fois que je devais aller au confessionnal. L’enfant qui n’y allait pas était regardé avec des yeux soupçonneux, que dis-je ? des airs de condamnation qui frisaient la démence.

Il n’y avait pas moyen d’échapper à cette torture. Les plus peureux de mes condisciples allaient se confesser chaque jour de peur de mourir la nuit sans avoir été « sauvés ». Et l’affreux curé nous regardait tous, quand il se déplaçait devant nous, avec l’air de dire : lequel d’entre vous va mourir le premier et connaître des souffrances éternelles ?

Je n’étais pas sans penser que cet homme devait avoir une faiblesse et que, tôt ou tard, il finirait par casser par le milieu. Bien sûr, on laissait courir les pires ragots à son sujet concernant les femmes, mais en attendant l’heure de la vengeance, j’avais adopté la stratégie qui consistait à ne répondre à ses questions qu’avec la plus ineffable courtoisie, comme si c’avait été la seule façon d’amadouer le monstre.

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